02-06-20 – Le « tout anglais » pour seule vision ou de la servitude volontaire

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Voir la note au format PDF / 2006-02-FELCO – note bilinguisme anglais

L’actuel gouvernement semble n’avoir aucune ambition pour nos jeunes, si l’on en croit les réductions de possibilités d’accès aux langues qu’il leur impose.

Pourtant, il apparaît évident aujourd’hui qu’il est indispensable de pratiquer plusieurs langues. Le cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) a d’ailleurs été une avancée dans le domaine de l’enseignement et de l’évaluation des niveaux en langue, et dans la promotion du plurilinguisme. Ce document, précise (p. 11) qu’« on peut arriver au multilinguisme simplement en diversifiant l’offre de langues dans une école ou un système éducatif donnés, ou en encourageant les élèves à étudier plus d’une langue étrangère, ou en réduisant la place dominante de l’anglais dans la communication internationale ».

Or, le gouvernement semble prendre un contre-pied fâcheux en imposant l’anglais à tous les niveaux, de la maternelle à l’université. Rappelons les faits.

  • Au début de l’année, il a été décrété que l’anglais serait obligatoire pour obtenir le CAPEFE, permettant d’enseigner le français à l’étranger.
  • Début avril, il est annoncé l’obligation de passer une certification en anglais « par des organismes extérieurs, reconnus à l’international et par le monde socio-économique » pour l’obtention de tout diplôme de l’enseignement supérieur.
  • La réforme du lycée, sujet de multiples controverses, semble avoir pour principal ajustement l’ajout d’un nouvel enseignement de spécialité (EDS) à savoir « anglais, monde contemporain ». Ainsi, les élèves auront le choix entre deux EDS pour cette langue, et pour celle-ci seulement. Mais il est vrai que cette innovation renvoie à l’insatisfaction des clients d’un premier enseignement de spécialité perçu comme trop littéraire : se fatiguer à décrypter dans leur langue Shakespeare et James Joyce, quelle souffrance ! Pourquoi pas Chaucer et Beowulf, tant qu’à faire ?

Cette anglophilie est-elle réservée au lycée et à l’enseignement supérieur ? Malheureusement non.

L’Éducation nationale s’appuie depuis septembre 2018 sur le rapport Taylor-Manès intitulé « Propositions pour une meilleure maîtrise des langues vivantes étrangères, Oser dire le nouveau monde ». Nous n’entrerons pas dans l’exégèse de ce curieux « oser dire le nouveau monde » au moment même où on nous serine que ce nouveau monde d’avant est déjà obsolète ; nous constatons seulement (et d’autres l’ont fait avant nous) que le pluriel employé pour les langues étrangères cache difficilement le seul anglais et oublie les langues dites régionales. Ce rapport, que nous n’accablerons pas davantage tant la plupart les linguistes et des spécialistes de la didactique des langues ont pu le faire, concluait sur un certain nombre de propositions, reprises presque in extenso par le ministère de l’Éducation nationale dans son « plan d’actions pour une meilleure maîtrise des langues vivantes étrangères ».

Parmi les 10 points de ce plan, trois concernent nommément l’anglais (seule langue citée) et donnent des objectifs clairs :

– rendre obligatoire l’apprentissage de l’anglais (point 3)

– créer un test de positionnement en 3ème en anglais dès 2020 (point 6)

– créer pour la rentrée 2020 au moins une école bilingue dans une grande langue internationale (vous aurez compris laquelle) dans tous les départements qui n’en ont aujourd’hui aucune (point 9)

De fait, cette politique se met en place avec une célérité à laquelle, concernant les classes bilingues en langues régionales, nous avons été peu habitués, même si l’on sait d’expérience que dès lors qu’une telle offre est proposée ces sections n’ont aucune peine à recruter des élèves.

Qu’on en juge par exemple avec le département de la Gironde : quatre sites bilingues français-anglais devraient ouvrir à la rentrée 2020, soit autant que d’ouvertures de sites français-occitan en… dix ans.

Les premières victimes

Les premières victimes sont, comme dans toutes les crises, tous les conflits, toutes les « restructurations » et les « réformes », les plus faibles.

L’espagnol, l’allemand, l’italien, se maintiendront peut-être momentanément, mais toutes les autres langues vont passer au broyeur du tout anglais. En particulier les langues de France, ces langues proclamées éléments « du patrimoine » par l’article 75-1 de la Constitution.

La France a l’habitude de prêcher la diversité et l’exception culturelle hors de ses frontières, tout en ignorant ou en dévalorisant les richesses linguistiques de son territoire : une langue celtique, des langues germaniques, la langue la plus ancienne d’Europe, des langues romanes qui ont porté au plus haut la littérature européenne (universalité des troubadours, prix Nobel de Frédéric Mistral) ; toutes ces langues étant illustrées par de multiples penseurs et artistes… De quoi ouvrir nos enfants à leurs racines à une création vivante et à des liens profonds et féconds avec les autres cultures d’Europe et du monde. Favoriser l’anglais au détriment d’autres langues vivantes serait à l’inverse discriminant pour ces milliers d’élèves de la République qui vivent sur les territoires frontaliers de la France et souhaitent fonder un projet éducatif et professionnel sur la maîtrise de la langue du voisin, die Sprache der Nachbarn, comme on dit en Alsace.

Les enseignants d’occitan en particulier sont investis depuis longtemps dans des projets innovants liant l’enseignement de la langue d’oc aux autres langues romanes, à d’autres langues et d’autres cultures du monde, des États-Unis à la Russie en passant par l’Écosse et l’Autriche[1]. Ils sont également précurseurs dans le domaine de la pédagogie : l’occitan est enseigné dans des classes bilingues à parité horaire avec le français depuis plus de 30 ans.

Les bienfaits cognitifs du bilinguisme précoce sont unanimement reconnus par les psycholinguistes et neurolinguistes et relevés dans les évaluations de l’Éducation nationale. On peut se référer au livre de Ranka Bijeljac Babic L’Enfant bilingue, de la petite enfance à l’école, Odile Jacob, 2017.

En proposant l’anglais dans le cadre d’un enseignement bilingue précoce on détruit la place trop modeste que s’étaient faites les langues régionales. Pire, en faisant mine de répondre à une demande des parents (mais combien d’autres demandes ne sont pas entendues !) on exclut de fait l’étude de toutes les autres langues. En effet, l’anglais étant perçu comme nécessaire et suffisant pour tout (voyager, étudier, travailler), quelle sera la motivation pour apprendre une autre langue considérée comme « moins utile » ? Le psycholinguiste Gilbert Dalgalian résume cette situation ainsi « Aucune langue ne fait obstacle à l’anglais mais l’anglais risque de faire obstacle à toutes les autres » (CRDP Midi-Pyrénées 2009 : http://www.cndp.fr/crdp-toulouse/IMG/pdf/entretien_dalgalian.pdf).

Si la disparition du portugais, du russe, de turc au du japonais dans l’enseignement serait une grande perte, ces langues ne sont pas cependant menacées dans leur existence. Par contre, les langues qui ne sont parlées que sur le territoire français sont directement, et à court terme, menacées de disparition si leur place dans l’enseignement public venait à diminuer. Personne ne comprendrait ce linguicide dans le pays des droits de l’Homme.

Si l’appel des « petites langues » comme disent certains, avec le mépris que cela cache mal, n’est pas entendu, il faut être conscient que rien de ce qui touche le petit n’épargne longtemps le grand.

Un gouvernement anti-français ?

Au-delà de ces premières langues victimes, Le français, à court terme, ne risque-t-il pas d’être lui-même victime de la suprématie de l’anglais ? Cette « menace » n’est pourtant pas nouvelle ; la modification de l’article 2 de la Constitution, en 1992, n’a-t-elle pas été faite pour lutter contre l’anglais ?… Mauvaise foi, inconscience… cet article n’a finalement jamais utilisé à cet effet, alors qu’il a souvent été détourné contre les langues « régionales ».

L’anglo-américain est partout. C’est la langue de la culture dominante et jamais la présence d’une langue étrangère n’a été aussi prégnante sur le territoire de la République. Michel Serre, enseignant à La Sorbonne et à Stanford, le regrettait déjà il y a quelques années.

Développer un enseignement bilingue précoce est une bonne chose, à condition que la deuxième langue ne soit pas plus prestigieuse que la première, sinon elle pourrait très bien la remplacer. Ce n’est pas le cas des classes bilingues français-langue régionale, est-ce le cas des classes français-anglais ? De grands linguistes ont déjà mis en garde contre ce danger : Henriette Walter, Claude Hagège, Gilbert Dalgalian. Et nous en voyons les effets sans même que cela nous choque : au moment où le Royaume Uni – seul pays d’Europe dont l’anglais est une des langues historiques – quitte l’Union européenne, notre chef d’État ne manque pas une occasion d’utiliser l’anglais avec ses homologues européens, un député européen français s’adresse à ses collègues français en anglais, nos arbitres français s’adressent souvent en anglais aux joueurs du championnat de France de rugby… Sans parler des absurdes et inutiles insertions en « globish » imaginées par la caste médiatique et publicitaire à destination de nos jeunes… C’est ainsi que se prépare le recul du français en France et de la francophonie dans le monde.

Nous, Occitans, sommes bien placés pour savoir comment une langue prend le pas sur l’autre. Pas besoin de guerres et de tortures. C’est la langue du pouvoir, de l’argent, de la force, de la « branchitude », de la possible ascension sociale, qui s’impose aux consciences de ceux qui trouvent tout d’un coup que leur langue est ringarde, qui la croient incapable d’exprimer la modernité, qui la jugent moins « fun », moins « cool » et moins « smart ». Une certaine honte de ce que l’on est. Et qui pousse à apprendre l’autre langue, la branchée, l’efficace, la prestigieuse qui claque et qui marque… Vous serez très heureux que vos petits enfants soient dans une crèche anglophone, au début. Cependant, lorsqu’ils parleront anglais entre eux devant vous, puis qu’ils répondront dans cette langue à vos questions en français, êtes-vous sûrs de le trouver aussi agréable ?

Au nom de l’utilité, ou plutôt de l’utilitarisme du moment, est-il besoin de sacrifier la pluralité culturelle et l’ouverture sur le monde ? Ce même utilitarisme qui a sacrifié la biodiversité et dont nous constatons les effets aujourd’hui.

[1] Voir sur notre site la description de 65 de ces projets : http://www.felco-creo.org/11-01-20-65-projets-pedagogiques-autour-de-loccitan-langue-doc/

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