Langues régionales : transmettre, ne pas transmettre : telle est la question ?

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Le point de vue de Pasquale Ottavi

Professeur des universités, Langues et cultures régionales, Università di Corsica Pasquale Paoli 

NB : « Un ami corse, enseignant, sur Face Book, a écrit voici peu que si les Corses ne parlent plus leur langue, cela relève de leur pleine et entière responsabilité. Plutôt que de déclencher une polémique à quasi coup sûr vaine sur ce media, et plutôt que de me brouiller avec quelqu’un que j’estime, ne pas oublier que FB peut devenir un espace de parade où l’on adopte (se fige dans) des postures, je me suis essayé à problématiser son affirmation.

Cela se traduit in fine par une sorte de variation sur le thème de la diglossie, revisitée ici sous un angle sans doute un peu inattendu, je le concède, mais qui procède de quarante années d’expérience de terrain. On ne trouvera donc pas un texte universitaire, bien que son auteur le soit, académique au strict sens du terme, il s’agit plutôt d’un effort d’argumentation pour croiser intellectuellement le fer avec un collègue tout à fait estimable mais dont les propos, c’est le moins que l’on puisse dire, m’ont semblé prêter à discussion. Ma filiation se réclame bien entendu de Weinreich, Aracil, Lafont ou Prudent, elle trouverait aussi à s’articuler avec la riche discussion intervenue en clôture du colloque de Montpellier en décembre 2009, à l’initiative d’Henri Boyer (Pour une épistémologie de la sociolinguistique, 2010, Limoges, Lambert-Lucas). » P. Ottavi.

 Note de l’auteur : u fiore di San Brancaziu, le pancrace d’Illyrie, une sorte de lys sauvage qui fleurit en mai (Saint Pancrace : 12 mai)  au beau milieu de la rocaille et lui impose sa splendeur à la fois dépouillée,  têtue et souveraine. 

Il est de notoriété publique que le corse est en danger.

L’Atlas mondial de l’Unesco, édité en 2010, neuf ans ont passé, l’affirme. Un indicateur traduit cette gite dangereuse du navire : la faiblesse de la transmission familiale[1].

Or, justement, un débat sans fin est nourri, sur le mode de qui commença entre l’œuf et la poule : si les Corses n’ont pas transmis, si les Corses ne transmettent pas, cela relève de leur propre responsabilité.

De quelle responsabilité s’agit-il en l’occurrence ? D’un choix  collectif conscient, identifié par agrégation de conduites individuelles, auto-décidées et sans que quiconque ne se soit concerté avec quiconque. Vieux débat qui agite à la fois la philosophie et la sociologie : dans quelle mesure agit-on délibérément ou est-on agi dans l’ensemble des actes de notre vie ? Dans quelle mesure sommes-nous intrinsèquement libres de nos décisions ?

La Déclaration universelle des droits de l’Homme semble avoir érigé un horizon sans limite au déploiement de la liberté de l’individu. Il ne s’agit aucunement ici de remettre en cause le texte sur la base duquel nous évoluons pour l’instant dans des sociétés vivables parce qu’elles reconnaissent à tous et à chacun un ensemble de droits fondamentaux. On visera plutôt à l’envisager à l’aune des incontournables contingences de l’humain.

  • Le premier élément qui devrait nous inciter à réfléchir est celui de notre propre développement biologique : le petit d’homme est le mammifère qui, dans le règne animal, met le plus de temps à se développer. Cela signifie que c’est lui qui a le plus longtemps besoin de l’accompagnement de son entourage. Or grandir suppose la réponse à des nécessités à la fois biologiques et psycho-affectives. C’est ainsi que les nôtres nous prodiguent soins, amour, protection mais aussi, ce faisant, diffusent de façon généralement non consciente une manière d’être et de voir la vie, donc des représentations, des valeurs et des postures. On sait très bien, par exemple, que l’adhésion religieuse passe le plus souvent par l’habitus familial, il en va de même pour les préférences électorales. Tout ceci se fait bien entendu via la langue, comprise comme media langagier -transparent par l’évidence même de sa nécessité- de notre rapport au monde.
  • Deuxième élément de notre réflexion, la langue ou les langues : le poids de l’unilinguisme dans la société française, qui s’identifie comme telle parce qu’elle parle une langue, celle de l’article  2 de la Constitution, décrétée sceau exclusif de la citoyenneté française et, par glissement sémantique et idéologique, de l’identité nationale. La simple observation de la réalité humaine nous conduit à constater que les sociétés bilingues ou plurilingues sont, dans le monde, plus nombreuses que les sociétés monolingues, quand bien même celles-ci existent. En France, la faiblesse insigne des enquêtes nationales démo-linguistiques (usage et pratique des langues par la population), procède d’un choix radical entre réalité institutionnelle et réalité sociologique. L’article 2 de la Constitution écrase ainsi l’article 75-1, avorton législatif né sans la colonne vertébrale du droit. Cette situation n’est pas neutre, elle pèse sur l’inconscient social.
  • Troisième élément dans notre cheminement, la question philosophique de la liberté de choix individuel, hors de toute contingence. Cette interrogation est fondamentale car elle a des incidences dans l’épistémologie même d’une science telle que la sociologie. On connaît ainsi l’opposition entre les postures déterministe et individualiste, je simplifie sans doute à l’excès. Or, ce débat a vraisemblablement été tranché bien des années en amont par le sociologue allemand Norbert Elias, à l’origine docteur en philosophie : « La société sans l’individu et l’individu sans la société sont deux choses qui n’existent pas. » Cela signifie que la réalité sociologique nous conduit à conclure que les choix que nous faisons en tant que personnes libres parce que sujets de droit disposant d’une conscience ne s’opèrent pas in abstracto, hors de tout contexte incarné, vécu et partagé.
  • Quatrième élément, l’observation d’enfants bilingues parlant ou ayant parlé corse et français ces quarante dernières années, soit celles dites du riacquistu[2] des années 70 ou du « post-riacquistu » des années 2000. Il est en effet rare, pour ne pas dire rarissime, que les sujets en question n’aient éprouvé, à un moment donné de leur enfance ou de leur adolescence, voire jusque dans l’âge adulte, une sorte de rétractation vis-à-vis du corse hérité dans le giron familial.

Face à ce constat, issu de données empiriques plutôt bien connues mais souvent très/trop peu exposées et discutées, comment se prononcer alors ? Trente ans en arrière, l’opinion commune ne manquait souvent pas d’établir un distinguo entre jeunes gens pratiquant un corse naturel et pairs usant d’un corse appris, c’est-à-dire non acquis dans la petite enfance, les premiers étant supposés plus authentiques que les seconds, même si leurs compétences respectives s’avéraient in fine très proches. On opposait ainsi, par glissement commode, locuteurs « naturels » -en voie d’extinction- et purs produits de la très orwellienne novlangue supposée sévir à l’université de Corse.

La vérité en l’état procèdera de la simple observation de la réalité, via la comparaison entre l’acquisition du corse et celle du français dans la petite enfance. Celle-ci conduit à l’énumération d’un certain nombre d’indicateurs de comparaison pertinents, à savoir les critères d’universalité, d’occupation (totale) de l’espace langagier, d’évidence, de transparence et de linéarité linguistiques.

Le français est une langue dont l’universalité ne se discute pas. Le poids de cette idéologie, diffusée par les institutions gouvernementale, judiciaire, militaire, éducative,  Durkheim le résume dans la formule du « cosmopolitisme constitutionnel » du Français : « Quand il légifère, c’est pour l’humanité qu’il croit légiférer, puisque l’humanité est la seule réalité véritable… »[3]. Cette idéologie habite donc tous les esprits, minorant de façon écrasante toute tentative de remise en cause de ce monopole psychologique.

Consécutivement, l’espace langagier se trouve occupé dans sa totalité par une langue seule et unique. La pression institutionnelle s’est vue décuplée par la progression exponentielle des médias publics et privés et des moyens de communication modernes. A la télévision, par exemple, alors qu’existe une certaine perméabilité -contenue pour l’instant- à l’anglais, toute trace des accents régionaux (on y inclura l’accent parisien populaire, aujourd’hui quasiment disparu)  est ainsi exclue du paysage audible, de la même façon que les grandes radios ne diffusent jamais  de chanson dans une langue dite régionale. Difficile, dès lors, de se glisser dans autre chose que les interstices légalement disponibles, puisque l’article 75-1 n’ouvre aucun droit tangible facteur de progrès pour les langues de l’Hexagone et d’Outre-mer.

De cette situation monopolistique, dans les faits, dans les esprits, d’une langue hyper-dilatée dans  l’espace social découle un sentiment d’évidence que la présence et la place du français ne se discutent pas alors que, bien au contraire, il s’agit d’un construit social, et uniquement de cela.

Si la force de l’évidence construit le tabou de l’indiscutabilité, un second tropisme vient renforcer celui-ci : la transparence linguistique. Le français est si incorporé à nos habitudes, si ancré dans nos représentations dans sa dimension totalisante qu’il contribue à forger à la fois notre habitus et notre hexis au sens de Bourdieu : notre façon de penser, notre « style » physique intègrent  -ou non- une manière d’habiter la modernité. Ainsi, si l’on procédait par analogie avec un test du type « associez un/deux ou trois mots à l’expression accent régional », on ne serait guère étonné du résultat… La transparence de la langue conduit donc à l’impossibilité même de questionner le concept ou sa réalité sociale.

Dernier critère proposé, la linéarité linguistique. Il s’agit en l’occurrence de l’infaillibilité de la transmission linguistique inter et intra-générationnelle, via la solidité et la sûreté de sa généralisation et de sa continuité. Cette transmission, je choisis de la qualifier de verticale, non pas dans un sens hiérarchique mais bien parce que nous héritons de nos ascendants.  A côté de celle-ci existe ce que j’appellerai une transmission horizontale, qui procède des échanges entre pairs, via ce que les sociolinguistes nomment aujourd’hui les « réseaux linguistiques », organisations spontanées et informelles nées de la praxis sociale, entre autre les regroupements et pratiques juvéniles au sein des quartiers urbains. Que constatons-nous en définitive ? Que le jeune enfant, sitôt en contact avec le monde extérieur, par exemple dès la crèche ou bien avec une nounou, se trouve enserré dans un tissu plus ou moins dense d’interrelations sociales et langagières. Que c’est précisément dans ce jeu d’interactions que, ainsi que l’ont démontré Wallon et Vigotsky, s’élabore sa cognition et sa maîtrise de la langue (des langues, en milieu social bi ou plurilingue).

La transmission du corse, au regard de l’ensemble de ces critères, ne peut s’avérer aujourd’hui qu’instable, aléatoire et fragile. J’en veux ainsi pour preuve, même si un seul exemple n’étaye pas une vérité,  cette jeune enfant de classe maternelle bilingue n’usant de la langue qu’en chuchotant à l’oreille de sa mère, seul vecteur de transmission stable dans son milieu de vie habituel. Ou bien encore celui de cette ancienne directrice d’école primaire, corse et républicaine, qu’elle-même m’a narré en confiance, tançant un grand-père qui s’adressait à son petit-fils en corse sur la place Saint-Nicolas, lieu hautement symbolique du serment de Bastia[4]. Dernier argument factuel, le comportement linguistique sinusoïdal du locuteur corse d’aujourd’hui de l’enfance à l’âge adulte : alors que son utilisation du français s’opèrera sans à-coup durant sa croissance, celle du corse sera soumise aux aléas des comportements enfantins puis adolescents et de la pression de l’environnement : un jeune corsophone connaîtra souvent un réflexe de mutisme lors de son entrée à la maternelle ou dans la période dite de lathophobie (peur de se tromper, particulièrement agissante dans les années du collège) avant de se réconcilier avec sa langue une fois franchie l’étape majeure de sa construction identitaire personnelle, c’est-à-dire autour de sa vingtième année.

Et l’on aura compris, du moins je l’espère, combien la responsabilité individuelle, celle qui s’exprime également chez nous dans les slogans « basta à parlà » et « basta à vulè »[5] et la croyance qu’ils diffusent inconsciemment, doit être relativisée au regard  de la trame sociale qui l’enserre, dans la force de sa coercition et de son invisibilité, lesquelles découlent d’une sorte de préséance ontologique du français, illustrée de façon quasi sidérante dans le dialogue impromptu entre le Président de la  République et le Conseiller exécutif en charge de la politique linguistique à la Collectivité de Corse, Saveriu Luciani, en février 2018[6]. Le très récent exemple de ce professeur des écoles réunionnais sanctionné par son inspecteur parce qu’il parlait créole dans une concertation pédagogique devrait nous inciter à réfléchir, en attendant que le flot et le flux des informations que nous recevons n’emporte le souvenir de cette information…

[1] Faiblesse qu’il convient cependant de nuancer : l’enquête sociolinguistique de la Collectivité de Corse, en 2013, indique un taux de transmission monolingue de 2% et un taux de transmission bilingue de 12%.

[2] Littéralement la « réacquisition ». Mouvement visant à la réhabilitation de la langue et de la culture corses. On peut y lire l’influence de l’ethnic revival aux Etats-Unis ou du mouvement de contestation global issu en France de la décolonisation puis de mai 1968.

[3] L’évolution pédagogique en France, 1999, Paris, PUF, 1ère édition 1938, p. 314.

[4] Le 30 novembre 1938, l’Italie fasciste prétend annexer Nice, la Savoie et la Corse. Le serment de Bastia du 4 décembre 1938, prononcé devant 20 000 personnes, lui répond en réaffirmant l’attachement de la Corse à la France et le rejet de l’irrédentisme mussolinien : « Face au monde, de toute notre âme, sur nos gloires, sur nos tombes, sur nos berceaux, nous jurons de vivre et de mourir Français.»

[5] « Il suffit de parler », « Il suffit de vouloir ». Et quand bien même il faut encourager tout un chacun à parler et s’exprimer dans toutes les circonstances possibles…

[6] https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/haute-corse/corse/derniers-echanges-entre-emmanuel-macron-elus-nationalistes-1419951.html

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