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16-04-21- Langues régionales. Un article dans « Marianne » – Philippe Martel réagit

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Voir l’article dans Marianne : https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/basque-alsacien-breton-la-france-est-riche-de-ses-langues-regionales

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Langues régionales : finira-t-on enfin un jour par cesser d’avoir peur ?

 Bravo à Marianne d’ouvrir le débat sur cette question, suite à l’adoption le 8 avril, malgré M. Blanquer, de la proposition de loi relative à la protection des langues régionales et à leur promotion. Il me semble que les opinions émises par Natacha Polony et Guy Konopnicki résument bien un débat qui remonte loin. Permettra-t-on à quelqu’un qui a consacré sa vie de chercheur à l’occitan de donner son point de vue ?

Commençons par exorciser les démons convoqués par Natacha Polony (mais on voit bien qu’elle-même ne croit pas à leur existence). Depuis des siècles les Français se sont entretués pour des questions religieuses, politiques, et le plus souvent sociales, au fond, jamais sur la question de la langue, l’idée d’une langue commune (à ne pas confondre avec une langue unique) n’ayant jamais été mise en question compte tenu des possibilités de promotion sociale et de participation à la vie politique qu’elle ouvrait.

Bien sûr que le risque de repli identitaire existe, il existe partout et sur tous les sujets. Mais refuser toute place en France à d’autres langues que le français, au motif souvent d’ailleurs que somme toute on n’en connaît pas d’autre, qui voudra croire que cela ne relève pas, aussi, d’une forme de repli identitaire ?

Ah ! L’Europe des régions, ce spectre qui hante la France… Or c’est un autre débat, qui a à voir avec l’articulation entre le niveau national et le niveau communautaire, mais n’a pas de rapport direct avec la question de la langue. C’est le conseil de l’Europe qui est à l’origine de la Charte des Langues minoritaires, pas l’Union Européenne, qui préfère parler budget et démontage des services publics, et s’accommode fort bien de l’anglais, comme d’ailleurs les princes qui nous gouvernent, article 2 de la Constitution ou pas. Au demeurant, cela n’empêche pas de noter que bien des pays européens ont davantage de considération pour la diversité des langues de leurs citoyens que la France.

On pardonnera à un historien de consacrer un mot à Barère. On cite toujours sa tirade sur le fanatisme ou la superstition qui parlent basque ou breton, et on oublie toujours la fin de son rapport, où il explique que seul de toutes les langues de l’Europe le français est apte à porter partout les idées de liberté : France, patrie de l’universalisme dans un seul pays…

Il n’invente rien d’ailleurs : Rivarol, grand contre-révolutionnaire devant l’Éternel, avait déjà dit des choses semblables quelques années plus tôt. Preuve que bourgeois de droite et de gauche, alors comme aujourd’hui, communient dans le même mépris aussi bien des langues de potentiels ennemis héréditaires que de celles de gueux provinciaux.

Preuve aussi peut-être que pour les bourgeois de gauche qui font la révolution, imposer pas n’importe quel français, mais leur français, celui des élites, avait à voir avec l’établissement de leur hégémonie aussi bien sociale que culturelle.

Il n’est pas interdit au surplus de penser que la façon dont les classes dominantes françaises ont traité les différences internes du pays a constitué la maquette de la façon dont ont été accueillies les cultures des migrants et des colonisés, toutes choses égales par ailleurs, certes. Et on peut aussi rappeler (ou plus probablement apprendre) au lecteur l’existence de ce Lavabre qui a composé en 1792 une chanson en occitan à la gloire de la République, qu’il doit bien être le premier à avoir appelée… Marianne. Voir, par exemple : https://www.francebleu.fr/emissions/conta-monde/toulouse/marianne-fille-de-puylaurens-81

Je suggère donc d’oublier toutes ces vaines peurs, tous ces préjugés, et d’accepter par contre ce que dit ensuite Natacha Polony des identités stratifiées, et des appartenances qui peuvent être multiples mais non exclusives les unes des autres. Avant de se poser effectivement plutôt la question d’une uniformisation culturelle portée par le pouvoir de l’argent.

Quant à la protestation offusquée de Guy Konopnicki, qu’en dire ? Sa fine plaisanterie sur Ménilmuche figure déjà dans une brève de l’Aurore en 1950 sur l’argot de Pantruche au moment de la discussion de la future loi Deixonne. Sa référence à Villers-Cotterêts 1539, grand texte républicain apparemment, est tout aussi peu originale. Je suppose et espère que Guy Konopnicki voue le même culte à ceux des 192 articles de cette ordonnance qui règlementent l’usage de la torture et interdisent les coalitions ouvrières, les syndicats en quelque sorte… On apprend que ce qui fait la nation, c’est la langue, au rebours du discours républicain ordinaire qui condamne ce genre de raisonnement comme ethniciste, tout ça au nom d’un Michelet qui trouvait les Méridionaux un peu juifs, ce qu’il n’appréciait guère. Et on n’échappe pas au couplet sur Nos Grands Écrivains qui ne risquaient certes pas d’écrire en « patois », ne serait-ce que parce que souvent ces bons bourgeois n’en maîtrisaient aucun, et, incidemment, parce que c’est avec des bouquins en français qu’on touche des droits d’auteur -Konopnicki en a écrit suffisamment pour le savoir.

On finit par se lasser de voir depuis des années ressasser les mêmes clichés sur les « patois » qui séparent, comme si les locuteurs du serbo-croate, évoqués en renfort, s’étaient « étripés » pour des questions de grammaire : il n’est pas interdit de se renseigner sur cette histoire.

Quant au risque de ghettos scolaires (comme s’il n’en existait pas déjà sans que les langues régionales y soient pour quelque chose), le projet de ceux qui militent pour que ces langues aient une place dans l’enseignement public est justement d’en ouvrir la connaissance au plus grand nombre, à ceux qui le veulent du moins (où diable M. Konopnicki a-t-il vu qu’il était question d’obligation ?).

C’est trop facile de balancer le grand mot d’égalité à la figure de ceux qui pendant des siècles n’ont pas été égaux aux autres parce que, même quand ils parlaient français, ils ne le parlaient pas comme ceux que Barère appelait « les gens comme il faut ».

Ne peut-on pas enfin mesurer quel gaspillage de potentialités créatrices représente le mépris avec lequel les bien-parlants, même quand ils affectent de parler argot, considèrent des langues qui sont des langues de France ? N’y aurait-il pas intérêt pour tous qu’au-delà de ceux qui parlent ou veulent parler ces langues, tous les Français sachent qu’elles ont produit et produisent des textes, mêmes si les grands éditeurs ne les publient pas, qu’elles ont produit et produisent des musiques (comme celle de Denez Prigent pur prendre un exemple au hasard), même si les grands médias les ignorent au profit de chansons susurrées ou glapies en yaourt ?

C’est précisément en tant que citoyen français, parfaitement républicain (qui ne l’est pas au demeurant ?), électeur et contribuable (mobilisable c’est fini) mais parlant occitan que je demande qu’on respecte enfin des cultures qui sont des cultures françaises, et qu’on en finisse avec ce mépris séculaire, si revêtu d’oripeaux « progressistes » qu’il puisse être.

Philippe Martel, historien, professeur des universités émérite, ancien président de la Fédération des Enseignants de Langue et culture d’oc (enseignement public)

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Basque, alsacien, breton… La France est riche de ses langues régionales

Édito

Par

Ce qui fragilise la langue française, ce ne sont pas les langues qui portent l’histoire de ce pays mais la déferlante effroyable de l’uniformisation culturelle induite par la globalisation.

« La langue basque est une patrie que l’on emporte à la semelle de ses souliers. » La phrase est de Victor Hugo. Parce qu’il fallait un écrivain, quelqu’un qui habite sa langue et qui sait ce que chaque mot charrie de mémoire et d’imaginaire pour comprendre le rapport des Basques à cette langue étrange, unique au monde, lointaine trace de celle que parlaient les hommes qui peuplaient l’Europe avant les invasions indo-européennes.

Il est des sujets qui ont le don de crisper, d’attiser les tensions sans que l’on comprenne bien pourquoi. L’Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi sur la préservation du patrimoine linguistique français. Les documents, les panneaux de signalisation, les graphies spécifiques (on se souvient du tilde du prénom Fañch, que l’état civil refusait d’inscrire), mais surtout l’apprentissage immersif à l’école, c’est-à-dire les cours de mathématiques ou d’histoire en langue corse, alsacienne ou bretonne.

Sujet passionnel

Encore faut-il que le Conseil constitutionnel ne juge pas tout cela contraire à l’article 2 de la Constitution et à son ajout de 2002 stipulant que « la langue de la République est le français ». Le sujet hérisse tellement qu’à Marianne, parmi les nombreux débats qui nous agitent, celui-ci est un des plus animés. C’est la raison pour laquelle on peut trouver dans un même numéro la chronique de Guy Konopnicki, opposée à ce vote, et les lignes que voici. Au lecteur, au citoyen de juger.

Parfaitement légitimes sont les arguments de ceux qui voient dans cette décision le risque de fracturation d’une communauté nationale déjà fragilisée, de ceux qui envisagent la perspective d’un repli identitaire et d’un rejet de « l’étranger » français (aussi absurde, pourtant, que l’idée selon laquelle défendre la culture et l’histoire françaises constituerait une « fermeture à l’autre »), ou de ceux qui rappellent que nombre de promoteurs des identités régionales rêvent la disparition des États-nations au profit d’une Europe des régions et des ethnies dont les fondements idéologiques sont tous sauf émancipateurs et modernes. Quiconque croit que l’invention par la Révolution française du « peuple souverain », entité politique constituée par une communauté de citoyens libres, est un progrès ne peut que se poser ces questions.

L’uniformisation, bien plus menaçante

Ce n’est pas un hasard si c’est la Révolution qui part en guerre contre la diversité des langues au sein de la nation française. « Le fédéralisme et la superstition parlent bas breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque », écrit Barère de Vieuzac au Comité de salut public, reprenant les mots de l’abbé Sieyès… sur l’obscurantisme et l’ignorance qui parlent breton ou provençal. À l’idée que les citoyens, pour s’approprier la chose publique, doivent parler la même langue s’ajoute la conviction plus dangereuse que l’éradication des langues permettrait de nettoyer la mémoire et les traditions jugées réactionnaires. Ou comment passer du rêve d’émancipation de l’humanisme et des Lumières au fantasme de l’homme nouveau…

« L’apprentissage des langues minoritaires ne menace pas le français. Les élèves ont d’excellents résultats, la maîtrise d’une langue renforce celle de l’autre. »

Deux siècles plus tard, la situation est-elle comparable ? Ce qui fragilise la République, la communauté nationale et la langue française, ce ne sont pas les langues qui portent l’histoire de ce morceau de planète devenu la France et que caractérise la diversité de ses climats, de ses paysages, dont les langues, les modes de vie et l’architecture sont le visage, mais la déferlante effroyable de l’uniformisation culturelle induite par la globalisation. Faut-il interdire les panneaux indicateurs en breton quand chaque enseigne, chaque publicité, affiche des mots anglais comme gage supposé de modernité ?

Chacun est composé de strates identitaires

« L’humanité, déplore Claude Lévi-Strauss dans les dernières pages de Tristes Tropiques, s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. » Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par « civilisation ». L’apprentissage des langues minoritaires dans les écoles ne menace pas le français, au contraire. Les élèves des écoles Diwan ont d’excellents résultats, car la maîtrise d’une langue renforce celle de l’autre en portant l’attention de l’enfant sur la grammaire et les subtilités du vocabulaire. Ce qui tue plus sûrement la France est de laisser des générations d’enfants sans aucune maîtrise du français, incapables de formuler précisément leur pensée. Œuvre conjointe des réformes scolaires et du divertissement télévisuel comme arme de destruction massive de la complexité.

Tout être humain est un composé de strates identitaires. Croire que détruire le plus charnel, le plus proche, renforcera l’État-nation, c’est ne pas comprendre que l’amour de la France est également charnel et qu’il passe par l’amour de ces « petites patries » dont parlait Jules Ferry. C’est d’empêcher des gens de pratiquer et de transmettre leur langue qui leur donne l’impression que l’effacement de l’État-nation au profit d’« eurorégions » ou de « communautés » aux contours démocratiques flous leur offrirait plus de liberté.

La France, au contraire, est née de cette dialectique entre l’un et le divers qui fait sa richesse. Ses langues, comme ses vins et ses fromages, l’ont forgée comme nation littéraire, sensible à la façon dont on dit le monde à travers les mots et les gestes. Il s’agit désormais de savoir si nous voulons que subsiste la culture française.

 

 

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