15-06-14 – À propos de la Charte européenne : un débat à ne pas manquer

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Analyse de Philippe Martel, professeur des Universités, historien, ancien psdt de la FELCO
Traduction française de deux chroniques parues dans Lo Jornalet  http://www.jornalet.com/)

Chronique 1
Et oui, la Charte, la fameuse charte, le serpent de mer qui de temps à autre montre son museau dans le débat public. L’année dernière, à peu près au même moment, nous avions déjà évoqué cet animal.
Moins pour l’autopsier que pour évoquer les réactions tripales et épidermiques que sa vision provoquait chez tout un tas de braves gens. À l’époque, ceux qui en dénonçaient les conséquences funestes pour la France éternelle nous semblaient plus intéressants (enfin, à leur façon, à titre documentaire, disons…) par les fantasmes et préjugés qu’ils manifestaient que par la pertinence de leur intervention publique sur un sujet qui de toute façon n’était plus d’actualité depuis des mois déjà.
Car si au début de 2014 l’assemblée avait discuté d’une proposition de loi constitutionnelle autorisant la France à signer la Charte, et si elle l’avait adoptée avec une majorité confortable, du fait qu’il n’y avait pas de navette avec le Sénat, ça voulait dire qu’elle était enterrée.
On aurait pu espérer que J.P. Bel, le Président du Sénat qui à Toulouse en mars 2012 avait promis aux manifestants occitanistes qu’il les soutiendrait, l’aurait fait. Il faut croire que l’enthousiasme que lui avait inspiré la manifestation avait baissé, car il n’a rien fait par la suite. Et n’étant plus président du Sénat, il ne risque pas de faire davantage désormais.
Bref, une fois oubliée la pression affectueuse des Bonnets Rouges bretons, et Ayrault disparu dans un trou, la question de la charte retrouvait son statut initial de promesse présidentielle n’engageant que ceux qui y avaient cru. Et comme la question en question traîne depuis 1992, on pouvait supposer raisonnablement qu’à présent qu’elle y était habituée, elle pouvait continuer à traîner. C’est cela qui relativisait la grande colère et la terrible inquiétude des défenseurs de la Patrie et de l’article 2.

Mais un serpent de mer qui sait se tenir ne peut pas manquer de remontrer son museau de temps en temps. Et nous pourrons donc l’admirer en long en large et en travers dans les mois prochains. Car, promis juré, c’est maintenant un projet de loi ministériel, pas une bête proposition parlementaire, qui va être soumis aux Élus du Peuple Souverain Réunis à Versailles (banlieue à risque bien connue…) en Congrès, pas moins.
Bon, on verra si ça se fait. Et si ça se faisait, on verra ce qu’il en sort.
Ce n’est pas de ça qu’on parlera aujourd’hui. Et pas davantage de la Charte et de ce qu’elle pourrait peut-être apporter, ou pas, aux langues régionales. La FELCO aura peut-être une position officielle sur ce point, mais elle ne l’a pas encore, et je ne vais pas anticiper ici à son propos.
C’est donc d’autre chose que nous allons parler, d’un autre chose qui est peut-être plus important que ce texte compliqué. Nous allons parler de ce que nous avons déjà abordé il y a un an, à savoir ceux qui sont contre, et qui le proclament dans les médias, les seuls pratiquement à le faire jusqu’ici, ce qui est en soi un problème.
Une recherche sur Google, le bon génie de celui qui ne peut pas lire tous les journaux le jour où ils paraissent, permet de voir défiler tous les papiers et points de vue parus dans la presse sur la question de la charte. Une promenade sur les sites des journaux qui font une place à la question permet, en supplément, de se régaler avec les commentaires des internautes. Et ça vaut le coup.
Que voit-on dans ces interventions ? Elles permettent de voir la carte des opinions des partis, ou des fractions de partis qui ont un mot à dire sur le sujet.
Ça permet donc de savoir sans surprise, que Chevènement est contre, comme son tout nouvel ami, Dupont-Aignan, et son ancien ami Philippot, passé au FN.
Le FN est contre, aussi, et là, on peut penser que les diverses composantes de la famille Le Pen, dans le climat familial actuel, un peu troublé peut-être, sont au moins d’accord sur ce point vu ce que les uns et les autres ont toujours dit jusqu’à présent. J’ai noté avec intérêt la prise de position d’une annexe du FN qui s’appelle « Mer et Francophonie » (pour quoi « mer » ? pourquoi pas «montagne et francophonie », « jardins publics et francophonie », « WC et francophonie » ?) qui invite tous les républicains et les laïcs à lutter contre la Charte. Nous verrons quel type de républicains marche avec eux, ou avec Riposte Républicaine qui semble à peu près sur la même voie, et où je regrette de voir publiée l’opinion de quelqu’un qui a jadis été occitaniste. Bref, la droite et l’ultra-droite sont contre. Mais des contre, on en trouve aussi au centre et au centre gauche, comme la députée des Hautes-Alpes Karine Berger, célèbre aux débuts de la législature pour son affirmation d’être la meilleure économiste du PS, et qui dévide maintenant la thématique de la République contre les communautarismes. Des gens comme ça, il y en a des tas. Chaque fois que j’ai essayé de faire comprendre à ceux que j’ai pu toucher le type d’alliés qu’ils risquaient de trouver, j’ai eu comme réponse soit le silence soit les accusations d’amalgame. Il me semble pourtant que je leur posais une bonne question.
Tout ça pour dire que la question de la Charte va être l’occasion de faire parler dans les médias sur le problème des langues. Il y aura des gens contre, et, comme on voit, ils se recrutent, comme toujours, dans tous les partis. Il y aura des gens pour, mais il n’est pas certain qu’ils passent le filtre des médias, et pas sûr non plus que leurs arguments ne soient pas un peu légers.

Il y a donc pour nous, et par nous je n’entends pas seulement la FELCO, nécessité d’être prêts à répondre sur les sites des journaux, et d’essayer d’envoyer des contributions aux débats qui vont se mener. Et pour ça, il ne serait pas mauvais que ça se fasse d’une façon un peu coordonnée. Ceux d’en face ont un discours tout prêt (sur le risque communautariste, le complot européen, les demandes intolérables contenues dans la charte, etc…) ; qu’il s’agisse parfois de purs mensonges (les fonctionnaires mutés en Occitanie obligés d’apprendre l’occitan, les tribunaux contraints de juger en breton à Nantes…) n’empêche pas que ça passe, dans l’ignorance générale de la population. C’est là pour nous un enjeu d’importance.

A priori, l’opinion n’est pas contre les langues de France. Mais si le discours de la peur est le seul à s’exprimer, nous aurons des problèmes. De la même façon qu’ils ont, eux, un discours tout prêt, il nous faut donc, nous, avoir les éléments de langage qui permettent de répondre. La FELCO propose donc de penser dès maintenant à élaborer un argumentaire sur tout cela. Et dans une prochaine chronique, nous proposerons quelques arguments.

À suivre donc.

Chronique 2

Dans notre dernière chronique, nous avions souligné l’importance du débat qui va se tenir, si tout va bien, au mois d’octobre au Sénat, autour de la modification constitutionnelle propre à rendre possible la ratification de la Charte européenne des langues moins répandues, vingt-trois ans après son adoption par le Conseil de l’Europe, et quatorze après que le gouvernement Jospin l’ait signée.
En fait le débat est probablement plus important en lui-même qu’une charte dont la version française se contente pour l’essentiel de reconnaître ce qui se fait déjà. Il est évident dès à présent que dans ce débat, les adversaires de toute évolution du statut des langes régionales sont ceux qui vont faire le plus de bruit au Congrès comme dans l’opinion et les médias. Ils ont commencé.
J’ai déjà eu l’occasion de signaler que dans les quelques moments récents (cet été) où des journaux nationaux ou locaux posaient la question de la charte, le fil de commentaires qui suivait l’article était pour l’essentiel occupé par des ennemis acharnés, alors que les réponses des partisans étaient rares. Il y a là un enjeu majeur : les décideurs, quand il s’agit de prendre la température de l’opinion, ne négligent pas ces forums, où les péroreurs de toute sorte se mêlent à des gens qui ont les idées à peu près claires.
Nous ne devons donc pas les négliger nous-mêmes, à la fois pour être présents, quantitativement, et donc représentatifs d’un courant qui existe pour de bon en société, et pour redresser les mensonges que les autres font circuler.
C‘est pour cela qu’il nous avait semblé, à la FELCO, que c’était une contribution positive de proposer aux militants des éléments de langage, comme disent les communicants, qui puissent servir dans le débat sur les forums. Nous en soumettons ici quelques uns, nourris des arguments venus d’en face.

Ces arguments sont de nature diverse : il y a le « bon sens » Café du Commerce.

  • « On ferait mieux de commencer par améliorer le niveau en français » :

en dehors du fait que bien souvent le français de ceux qui font cette objection mériterait lui-même d’être amélioré, on peut faire remarquer que les problèmes du français parlé et écrit se posent partout, y compris dans des régions sans langue régionale, et que ne rien faire pour ces dernières ne règlerait aucunement le problème du français, qui se pose à un autre niveau. Au contraire, la mise en parallèle avec les langues de France peut aider à donner le recul nécessaire à une meilleure prise en compte de la qualité du français.

  • « On ferait mieux d’enseigner une langue étrangère ».

La réponse précédente peut valoir ici aussi (il serait mesquin de demander quelles langues étrangères pratiquent ceux qui tiennent ce discours) : les bienfaits cognitifs du bilinguisme font maintenant partie des choses acquises.
On peut citer une vieille formule de l’ethnologue anarchisant Van Gennep en 1911 : « On dit : savoir plusieurs langues empêche d’en savoir bien aucune. Ces formules ont pour auteurs des impuissants intellectuels, et ce sont des impuissants intellectuels qui les répètent » (lui même en parlait sept, de langues…)

  • « On ferait mieux de favoriser des enseignements utiles qui donnent de l’emploi » :

où passe la frontière entre l’utile et l’inutile ? Quel intérêt de faire de l’histoire, de la littérature, de la philosophie, même ? Et comment être sûr qu’une langue régionale ne peut pas offrir un emploi ?

  •  « Tout ça coûte cher, et c’est nos impôts qui le payent » :

cet argument poujadiste surestime le coût de l’enseignement des langues régionales. Dans le cas de l’enseignement bilingue, il n’y a pas de coût supplémentaire, mais simplement la spécialisation d’un enseignant membre de l’équipe pédagogique d’une école.

  • « On fait déjà assez pour les patois » :

c’est ce qu’on dit quand on ne connaît pas la situation dans l’enseignement comme dans les médias.

Maintenant, des arguments plus « politiques » :

  •  « Tout ça menace l’unité nationale » :

les Français ont passé leur histoire en guerres civiles, chaudes ou froides, d’où la référence pathétique à l’unité… Mais ils se sont battus sur des questions sociales, politiques, religieuses, jamais sur la question de la langue. Les parallèles avec la Belgique et l’Espagne, dont les histoires sont totalement différentes, n’ont aucune valeur. Par ailleurs, si parler occitan ou breton impliquait un refus de la France, depuis le temps ça se saurait. Cet argument est une insulte faite à des citoyens français qui ont prouvé leur loyauté à la nation (ce n’est pas le moment de balancer les grandes imprécations contre la France franchimande qui que dont)

  •  « La langue de la République est le français » :

Les monarchistes parlent basque ? Les fascistes parlent breton ? Ceux qui parlent occitan sont pour la restauration des Mérovingiens ? Le personnage de Marianne n’a pas été inventé par un auteur occitan en 1792 ?

  •  « C’est contradictoire avec la conception française de la nation, qui est politique et non ethnique ».

Si elle n’est pas fondée sur un critère ethnique, il ne faut pas faire de la langue française la marque de la nationalité. Le français est la langue commune de gens qui partagent une même adhésion à une communauté politique dite « la Nation ». C’est une commodité communicationnelle nécessaire au fonctionnement des institutions démocratiques. Si on doit la considérer comme langue unique, c’est de l’ethnicisme.

  •  « Donner un statut à la langue veut dire reconnaître une communauté à l’intérieur de la communauté nationale dans un système français qui ne connaît pas de groupes, mais seulement des individus libres et égaux » :

alors il faut supprimer tous les syndicats, les partis, les associations, qui réunissent tous des gens qui « se séparent » des autres citoyens sur la base d’intérêts communs.

  •  « Reconnaître les langues régionales introduit une inégalité entre ceux qui les parlent et les autres ».

Variante de l’argument précédent. C’est un sophisme. Les inégalités véritables de la société française, qui sont en train de s’approfondir chaque jour un peu plus, n’ont rien à voir avec la question de la langue. Et au surplus, la véritable inégalité est entre ceux à qui on reconnaît leur langue et ceux à qui on refuse cette reconnaissance. Et après des siècles de mépris pour le « patois » des pauvres, en faire aujourd’hui le signe d’un privilège, il ne faut quand même pas pousser.

  •  « La langue est une affaire privée : elle n’a donc pas sa place dans l’espace public, sinon, c’est le communautarisme qui arrive ».

La langue sert à parler à d’autres ; c’est donc par nature un fait collectif. Permettre son expression dans l’espace public est nécessaire.

  •  « Personne n’empêche qui que ce soit de parler occitan » ;

sophisme. On ne voit pas comment on pourrait l’empêcher, sauf à mettre un flic sous la moquette de chaque chambre (ça prend de la place, en plus). Le vrai problème, c’est donner les moyens d’une valorisation de la langue en société, et d’un fonctionnement minimal.

  • « Avec la Charte, ceux qui déménagent dans une région où on parle autre chose que le français seront obligés d’apprendre la langue du coin, sinon le facteur ne leur donnera pas leur courrier ».

Là, ce n’est pas un sophisme, mais un mensonge : ce que la France a signé exclut cette hypothèse, qui de toute façon ne correspond pas à la réalité sociolinguistique du pays, sauf peut-être dans les DOM TOM.

Et un peu de parano pour rire :

  •  « Tout ça, c’est un Grand Complot allemand, ou vaticanesque ou américain pour détruire la France ». Les participants à un grand raout Libre Pensée l’année dernière à Paris n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur ce point. Lire à ce propos  : http://www.felco-creo.org/15-05-14/.

Quand on reprend l’histoire de la question telle qu’elle s’est posée depuis le rapport Arfé (un Sarde) en 1981, et qu’on sait quels ont été les élus ou les fonctionnaires européens qui ont fait avancer la question, on voit bien que l’ombre du FUEV prussien est un pur fantasme. Autant en rire (vous et moi nous savons bien qu’en réalité, ce sont les Klingons, alliés avec les Siths, qui manipulent tout le monde).

  •  Variante « de gauche » : « c’est un complot pour affaiblir les Etats-nations, seuls remparts contre la mondialisation  capitaliste qui fait sauter tous les acquis sociaux».

Comme si le capitalisme international avait besoin des langues régionales pour attaquer les acquis sociaux, et comme si les gouvernements « nationaux » n’étaient pas les premiers à les faire sauter, ces acquis…

Un peu de politique politicienne pour finir ?

C’est quand même quelque chose de voir unis fraternellement autour de tous ces arguments des gens du FN, les derniers chevènementistes (mais ils ne sont pas loin, certains ont passé la frontière et sont déjà au FN), des socialistes, des communistes, ou des mélenchoniens (mais pas tous) sans oublier les Hare Krischna post-gauchistes du P « O » « I ») ni Sarkozy, Fillon, Dupont-Aignan et j’en passe. Bref, de la même façon que les langues régionales ont des partisans à droite et à gauche, elles ont des adversaires dans les deux camps.
Mais c’est la droite extrême qui est la plus unifiée dans cette détestation des langues régionales. Les autres devraient se poser des questions sur les apparentements dans lesquels ils se retrouvent.

Voilà. Je suis sûr que chacun peut en trouver d’autres, des arguments. Il me semble que là, c’est le raisonnable qu’il faut jouer. Et donc éviter comme la peste les provocations inutiles qui pourraient se retourner contre nous. Je sais qu’en disant cela je fais de la peine à certains, et que d’autres vont y voir la preuve soit de mon cynisme, soit de mon indécrottable franchouillardise. Libre à vous de penser ce que vous voudrez. Mais faites gaffe, au moins, à ce que vous dites, si vous le dites en dehors de notre microcosme.

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