04-09-20 – Au Panthéon, les grands hommes… et les discours.

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NB. Les articles publiés dans la rubrique « Idées et débats » n’engagent que leur auteur. Pour écrire à celui-ci : philippe.martel at univ-montp3.fr ou martel.philippe34 at orange.fr

De quelques réflexions sur le discours du Président Macron – 4  septembre – Panthéon.

Philippe Martel, Historien, professeur émérite des Universités

Le 4 septembre, l’actuel président a tenu à célébrer la naissance de la République ; entendons, une de ses naissances, celle de 1870, quand les démocrates ramassent dans le caniveau un pouvoir d’État abandonné au cours d’une guerre stupide par le régime autoritaire précédent. En oubliant que dès le départ cette République dans laquelle tous les républicains ne se reconnaissent pas est menacée par les nostalgiques de l’Ancien Régime – il lui faudra plus de cinq ans pour être vraiment confortée. Et en oubliant, surtout, que la République avait déjà été proclamée deux fois, mais de haute lutte, contre la Monarchie absolue en 1792 et contre la monarchie censitaire en février 48. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui est essentiel – entendons, pour qui s’intéresse à l’analyse des discours politiques – c’est le contenu de cet hommage présidentiel à l’épisode fugitif du 4 septembre 1870.

On ne niera pas l’élévation de certains des sentiments qui s’y expriment. Liberté, Egalité et Fraternité, ce sont de beaux mots, dont on aimerait au demeurant que leur application dans la vie réelle de la société française soit exemplaire. L’actuel président salue l’engagement des policiers et des gendarmes au service de la lutte « contre le racisme et l’antisémitisme ». Pourquoi pas ? Même s’il n’est pas sûr que certains de ses ministres assignent à ces forces les mêmes priorités, et s’il vaut mieux, en l’occurrence, éviter d’évoquer certaines dates, de juillet 1942 à octobre 1961. Il dénonce dans le même mouvement, et pourquoi douter de sa sincérité, les obstacles quotidiens que rencontrent, dans leur vie professionnelle et sociale, tous ceux qui ne sont pas irréprochablement blancs et de culture judéo-chrétienne. Si on s’engage sur le terrain des problèmes religieux, il conviendrait de signaler que si l’actualité ramène en lumière, à bon droit, les dérives criminelles de certaine version du monothéisme servant de paravent sectaire à des projets de réaction politique et sociale bien précis, il ne faudrait pas oublier que dans le domaine du fanatisme, toutes les religions ont leur examen de conscience à faire.

Le président salue la mémoire d’un certain nombre de personnalités qui sont entrées dans l’histoire de la France alors même que leurs origines auraient dû les en écarter. Il choisit comme exemples des personnalités, certaines d’ailleurs féminines, ce qui est bien, mais qui toutes sont contemporaines. Quitte à saluer des personnalités étrangères qui ont aidé (à leur façon) à « faire la France », pourquoi oublier le cardinal Mazarin ? D’autant plus que la philosophie de l’histoire (si l’on peut dire) qui irrigue le discours est explicitement celle de la célébration de l’histoire de la France comme un « bloc », associant aussi bien les pères fondateurs des républiques successives que Jeanne d’Arc. Mais alors pourquoi pas Louis IX ? (on verra plus loin que son lointain descendant François 1er n’est pas oublié, lui) ou Charlemagne ? (bien que l’Allemagne puisse le revendiquer à bon droit comme un de ses ancêtres), où Clovis, voire Vercingétorix comme dans les vieux manuels de l’enfance de nombre de Français d’aujourd’hui ? Si vraiment l’histoire de France ne devait être que cette succession harmonieuse de figures protectrices et de pouvoirs paternels, on voit mal l’intérêt de célébrer la naissance de la République, en passant prudemment sous silence la façon dont la première du nom a réglé le sort de la monarchie en réglant celui de l’autre lointain descendant de Louis IX qui l’incarnait. « On ne choisit jamais une part de France, on choisit la France » : cette formulation est bien frappée, mais cela ne suffit pas à en établir la pertinence.

Il s’agit là de débats politiques, sociaux et historiographiques très généraux sur lesquels nous n’avons pas à insister autrement. Par contre, il nous paraît important de nous intéresser davantage à un certain nombre des affirmations présidentielles concernant la question de la langue.

L’actuel président évoque la figure de Léon Gambetta, dont il souligne les origines familiales génoises – de seconde génération toutefois, pour ce natif de Cahors. Il en avait gardé l’accent, au grand déplaisir du président de droite Jules Grévy qui l’accusait de « parler cheval ». Il en avait aussi gardé la langue, et on lui doit quelques vers en occitan qui à vrai dire n’ajoutent rien à sa gloire. Il est dommage que le président, comme celui ou ceux qui lui ont préparé son discours, ait ignoré ce détail. Il aurait peut-être alors tenu sur la question linguistique en France des propos un peu moins fermés.

« Devenir français, c’est aussi épouser une langue qui ne s’arrête pas à nos frontières mais fut un des ciments de notre nation ». Épouser une langue… Étrange formulation. Le régime matrimonial tel que le droit français le connaît imposant la monogamie, on en conclut que nulle autre langue ne doit avoir de place. Certains, en Turquie ou en Chine par exemple, reprendraient volontiers cette idée à leur compte, sans être vraiment républicains à la française pour autant…Mais l’actuel président ne s’arrête pas là :

« maîtriser notre langue, c’est plus encore toucher l’âme de la nation, une forme ʺd’éternel françaisʺ. La France est en effet l’un des rares pays qui avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, a été comme créé, engendré, par sa langue ».

En dehors du fait que cela implique que décidément ni Clovis ni Charlemagne, ces germanophones grossiers, n’ont leur place dans le bloc de l’« éternelle » histoire nationale, quiconque est un peu informé des débats récurrents sur le concept de nation ne manquera pas de reconnaître là le type parfait de la conception « ethniciste » rejetée avec indignation par les intellectuels qui en France ont une opinion sur le sujet comme typique de discours nationaux suspects, allemands par exemple. Des esprits naïfs, donc provinciaux forcément, pourraient se souvenir que Renan, par contre, rejetait l’idée de la langue comme fondement de l’identité nationale, et que le discours républicain qui cite si volontiers Renan privilégie l’adhésion des citoyens libres et égaux à un pacte civique indépendant des origines culturelles et des pratiques linguistiques de ces citoyens. Il ne sous semble pas avoir entendu beaucoup des chantres ordinaires de ce discours s’étonner de cette réforme, une de plus, lancée par l’actuel président. Arrivé à ce point, on suppose qu’il faut renoncer à expliquer à ce dernier le vrai sens de l’ordonnance de 1539 : étape importante de la construction de cet Etat monarchique absolu que la Révolution a détruit, il s’agit d’un texte régissant la justice, en particulier sur l’usage de la torture et la lutte contre les coalitions ouvrières s’opposant aux patrons, les chefs d’entreprise du langage actuel. L’actuel président assume-t-il ces menus à-côtés du texte qu’il célèbre ?

Après un roi catholique, un catholique professionnel :

« Notre langue a forgé notre rapport à la liberté et à l’universel : l’abbé Grégoire, qui repose ici, ne disait-il pas que le français était l’idiome de la liberté ? ». C’est bien possible – Grégoire veillait à ne dire que des choses que nul dans la Convention ne pouvait lui reprocher, car son instinct de conservation était très développé. Mais n’aurait-il pas été plus judicieux de citer Barère, personnage politique révolutionnaire d’une toute autre envergure, qui disait la même chose, en citant toutes les langues d’Europe pour mieux leur dénier cette capacité à exprimer les idées de liberté. Il rangeait dans le lot l’anglais : nous ne pensons pas que le président, qui a le sens des réalités économiques et commerciales, le suivrait sur ce terrain mouvant. Il est quand même possible de s’interroger sur cette idée que seul le français est par excellence apte à exprimer « l’universel », toutes les autres langues étant donc intrinsèquement liées à d’épais particularismes. La France serait-elle la patrie de l’universalisme dans une seul pays ? Si la langue est ce qui « tient ensemble notre peuple, notre histoire », faudra-t-il ranger au rang des grandes figures républicaines ces irréprochables francophones que furent, chacun en leur temps, Louis IX, Charles X, Maurras, Doriot, Pétain et Laval ? L’amour, bien pardonnable, des phrases bien léchées et de la rhétorique bien sonnante peut-il justifier des approximations historiques d’un tel calibre ?

Tous ceux qui auront lu ces phrases présidentielles sur la langue, qui n’ont d’ailleurs pas vraiment retenu l’attention des commentateurs autorisés, auront compris, s’ils s’intéressent à la cause des langues de France, toutes les langues de France, qu’ils n’ont pas grand-chose à attendre du gouvernement en place. À vrai dire, la politique menée par son ministre de l’Éducation nationale était suffisamment claire sur ces questions pour ne pas laisser place au doute. Et ceux qui ont suivi quelques-unes des déclarations du président actuel ne manqueront pas de se remémorer ce qu’il avait asséné à un élu corse à propos de cette langue qui ne pouvait qu’enfermer les insulaires « dans les toilettes ».

Quelques-unes des déclarations… Au cours de sa campagne électorale, celui qui allait devenir l’actuel président n’avait-il pas salué des langues régionales dans lesquelles il voyait, en conformité d’ailleurs avec un article inoffensif de la constitution, un « patrimoine national » ? Les réponses de son ministre de l’Éducation aux questions qui lui sont posées sur la façon dont il gère ce patrimoine ne manquent pas de mobiliser la même rhétorique doucereuse. Sauf qu’à un moment donné, il fait bien choisir. On ne peut pas « en même temps » célébrer, à de rares occasions, ces langues qui sont quand même encore celles de beaucoup de citoyens français, en métropole comme dans l’outre-mer, et tenir des discours d’exclusion accompagnant, sans le dire, une politique très concrète de marginalisation pour ne pas dire d’éradication sournoise.

Nous soupçonnons qu’il serait vain de soumettre ces quelques réflexions, inspirées par un discours de circonstance au Panthéon, à un personnage qui ne les comprendrait guère et ne leur trouverait aucun intérêt.

On voudra cependant bien nous laisser au moins le droit, citoyen, de dire quelle faible estime le discours du Panthéon nous inspire.

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