Montpellier 28-29 mai 2025 colloque « Les relations entre mouvements minoritaires en France et en Europe XIXe – XXIe siècle »

Ce colloque international, ouvert à toutes et à tous, est organisé par les occitanistes de l’équipe de recherches ReSO. Il s’agit du deuxième volet d’une recherche ouverte en décembre 2026, qui avait donné lieu à publication du n° 95 de la revue Lengas – La revendication des « minorités régionales » en France depuis 1945, en Occitanie et ailleurs.

Les journées de mai 2026 seront consacrera aux liens qui se sont établis, depuis le XIXe siècle jusqu’à notre époque contemporaine entre minorités « nationales » en France sans exclure, à titre de comparaison, les rapports entre minorités « nationales » françaises et européennes.

Pré-programme du colloque

I- L’influence félibréenne

  1. 9h- J. Figueres : La Copa dels felibres. Pauc de vam e mens encara d’estrambòrd…
  2. 9h30- C. Biosca : La traduction de la littérature occitane en catalan: les versions méconnues de Frederic Mistral
  3. 10h- R. Chouleur : Du Félibrige à la Fennomanie : regards croisés entre Occitanie et Finlande au XIXᵉ siècle
  4. 10h30- JY Casanova : Littérature occitane et corse : un félibre corse. L’exemple de Carulu Giovoni.

II- Robert Lafont : l’action et la pensée

  1. 11h30- M. Oiry : Armand Keravel et Robert Lafont, un duo exceptionnel au service de la cause des langues et cultures minoritaires dans la seconde moitié du 20e siècle
  2. 12h- MJ Verny : Robert Lafont et la question corse. Correspondances et écrits

III- Occitanie – Galice – Catalogne, Bretagne – Pays de Galles : solidarités et jeux de miroirs

  1. 13h30- C. Lagarde : Occitanie – Catalogne : « La caça de la quimèra » ?
  2. 14h : C. Gossez : Quelques hypothèses pour tenter de comprendre le soutien inégal du Parti communiste aux revendications nationalitaires en France.
  3. 14h30-  Y- Lespoux : « Un catalanista, com ja voldriem tenir-ne molts de catalans». Pierre-Louis Berthaud et les catalanistes durant la Seconde guerre mondiale.
  4. 15h- C. Alen-Garabato : L’ « Occitanie », un miroir paradoxal pour les nationalistes galiciens
  5. 15h30- P.Lafargue : Les engagements culturels et politiques de la famille Owen dans le premier et le second EMSAV (l’épisode oublié des relations britto-galloises)

IV- Penser les relations entre minorités à travers la littérature

  1. 16h30- C. Torreilles : L’inspiration bretonne d’Henri Espieux
  2. 17h : A. Blom : Relations entre les mouvements frison et breton, ca. 1946-1958 :
  3. 17h30- T. Loarer : P.J.O. & « Masp. » : [M]éditer les minorités
  4. 18h- P.  Sanz : Méditation entre « minoritaires » et internationalisation littéraire : la correspondance Bernard Lesfargues-Jordi Sarsanedas

V- Mouvements nationalitaires et colonisation

  1. 9h- M. Maire : L’argumentaire de la « colonisation intérieure » dans la revue occitane Viure (1965-1973),
  2. 9h30- P. Couvidat–Gherardi : L’association Lingua Corsa et les mouvements minoritaires (1955-1972) Relations, enjeux institutionnels et affirmation d’une revendication linguistique.
  3. 10h- C. Courgeon : Circulations, inspirations et convergences entre le mouvement breton et l’occitanisme des années 1968
  4. 11h- C. Dunoyer : L’axe vasconia – harpitanya ou quand une élite parle à un peuple imaginé
  5. 11h30- G.  Genoud : Des périphéries aux colonies : le colloque de Lyon de 1987
  6. 12h- Philippe Martel : Conclusions du colloque

 

 

I- L’influence félibréenne

1- Jaume Figueres – LA COPA DELS FELIBRES. Pauc de vam e mens encara d’estrambòrd…

Question MJ : en quina lenga parlarà ?

Es en 1876, al moment ont una Mantinença catalana ven de se constituir, qu’òm prepausa de porgir als catalans una Copa per dire de lor permetre celebrar en cò sieu Santa Estèla. Mas aquel simbòl, aquel doble de la Copa Santa, servirà pas a grand causa, qu’arriba quand lo mite d’un afrairament occitanocatalan es a mand de venir fum. Atal, quand en 1880 Romanilha ven en Catalonha per far ofrenda d’aquela Copa al rodelet pro estrech de felibres catalans qu’an dich de òc, mancarà pas de s’avisar sul pic que la Renaixença se va pas plegar a l’anar de l’institucion felibrenca.

Dins lo debat d’aquela passa, que vendrà agre, i participaràn nombroses catalans, coma Rubió i Lluch, Valentí Almirall o Joan Sardà.

Suprimida en 1893, quand aquelas relacions se tornan bastir sus de novèlas donadas, aquela Mantinença serà reviscolada en 1930 a l’ocasion del Centenari de Mistral. Mas la Copa dicha dels Felibres va pas al delà de l’imaginari ninòi dels Jòcs Florals.

Fins qu’en 1943 dispareis del Musèu d’Istòria de Barcelona ont èra en depaus, e demòra amagada per vint e cinc annadas. E es pas qu’en 1968 que torna paréisser de la man d’Esteve Albert, quand òm es a festejar las cent annadas del viatge de Mistral. Qual es donc qu’aguèt l’idèia de la panar, en 1943, quand la repression franquista èra mai acarnassida? E perqué? Amb quina amira…? E aquí anam prepausar mai d’un nom e d’una ipotèsi, que ne’n dirà pro sul moment.

Vaquí donc cossí aquel simbòl bufèc e fantaumatic se va tornar cargar de sens, quand las causas viraràn a mal…

2- Charles Biosca : La traduction de la littérature occitane en catalan : les versions méconnues de Frederic Mistral

Dans le panorama de la réception de la littérature en langue d’oc en Catalogne, s’impose le protagonisme de Mistral, avec les différentes versions de Mireia (Francesc P. Briz d’abord et Maria Antònia Salvà plus tard). Cependant, d’autres versions moins connues complètent ce camp, notamment les traductions que Francesca Bonnemaison et son mari Narcís Verdaguer ont publié dans La Veu de Catalunya au long de la dernière décennie du XIXe siècle, ainsi que d’autres traductions qui sont restées inédites ou inachevées (dont celle de Thos i Codina)
Cette communication établira un relevé de ces traductions et analysera leur motivation et les circonstances de leur production.

3- Robin Chouleur : Du Félibrige à la Fennomanie : regards croisés entre Occitanie et Finlande au XIXᵉ siècle

Cette communication propose d’examiner les liens intellectuels entre le Félibrige provençal et la Fennomanie finlandaise à travers les écrits de Carl-Gustav Estlander (1834-1910). Romaniste, critique littéraire et figure centrale de la vie culturelle finlandaise, Estlander consacra sa thèse de 1868 à la littérature occitane avant de publier plusieurs articles en suédois sur Frédéric Mistral et son mouvement. Ses textes introduisirent le Félibrige auprès du lectorat nordique et fournirent un miroir comparatif pour penser le destin du finnois face au suédois.

L’analyse mettra en lumière la compréhension partielle mais signifiante qu’Estlander eut du Félibrige : admiration pour Mistral, intérêt pour la codification linguistique et la production littéraire, mais critique du manque d’actions concrètes et du caractère cérémoniel de l’organisation. Ces observations, replacées dans le contexte de la Fennomanie, révèlent les circulations d’idées entre minorités européennes et les limites de leur transfert d’un contexte à l’autre.

Cette présentation s’inscrit dans la continuité d’une résidence de recherche au CIRDOC – Institut occitan de cultura (Béziers), consacrée à l’étude et à la valorisation des travaux d’Estlander. Elle vise à montrer comment ces sources, encore peu exploitées, éclairent la question plus large des relations entre mouvements minoritaires européens.

4- Jean-Yves Casanova – Littérature occitane et corse : un félibre corse : l’exemple de Carulu Giovoni.

L’analyse des relations entre les littératures occitanes et corses ont fait l’objet de travaux critiques, la plupart relatifs à des trajectoires personnelles, comme ceux dévolus à Gjuvan Petru Lucciardi et sa famille, mais n’ont pas constitué, pour des raisons diverses, une approche continue. Or, il apparaît, tant du point de vue de l’histoire littéraire que de celui des analyses thématiques et textuelles, que ces deux littératures ont emprunté quelques chemins communs. L’attraction que suscite le Félibrige sur les premiers écrivains corses du XXe siècle est indéniable et conduit à la création de revues d’obédience clairement félibréennes, comme A Cispra, L’Annu corsu et U Lariciu et à des destinées littéraires remarquables. D’entre toutes ces destinées, nous examinerons celle de Carulu Giovoni, le plus félibréen des écrivains corses, notamment dans ses deux recueils U mio Paisolu et I Profumi di l’Isula, animateur de la revue U Lariciu et collaborateur de L’Annu corsu. Ce chemin, limité dans le temps, a été confronté à d’autres initiatives renaissantistes, notamment celle de A Muvra, qui l’ont peu à peu marginalisé, au point de vue culturel et politique. Dans ces années d’avant-guerre, le félibrige puis l’occitanisme ont donc profondément influencé le cyrnéisme de Carulu Giovoni et de bien d’autres écrivains corses.

II- Robert Lafont : l’action et la pensée

5- Michel Oiry – Armand Keravel et Robert Lafont, un duo exceptionnel au service de la cause des langues et cultures minoritaires dans la seconde moitié du 20e siècle.

Armand Keravel est une figure majeure de la vie culturelle et politique bretonne des années d’après-guerre jusqu’aux années 1980. Pendant plus de trois décennies il œuvre au sein d’Ar Falz avec ses amis instituteurs pour faire entrer la langue bretonne à l’école. C’est à l’occasion d’un des stages d’été de ce mouvement que se nouent avec Robert Lafont et l’Institut d’Études Occitanes des relations privilégiées et une véritable coopération. De cette durable convergence de vues et de combat témoigne une correspondance-fleuve de plus de 200 lettres de part et d’autre.

Il s’agira, par le moyen prédominant de l’exploration de cette correspondance, de retracer l’évolution d’une relation exceptionnelle à plus d’un titre au service de la cause des langues et cultures minoritaires.

6- MJ Verny – Robert Lafont et la question corse. Correspondances et essais.

Robert LAFONT, on le sait a été un infatigable militant de la cause occitaniste, mais aussi, on le sait moins, le principal acteur des relations entre minorités dans la deuxième partie du XXe siècle et au début du XXIe. Cette relation a pris la double forme d’une réflexion théorique et de l’action de terrain.

Il consacre à la question corse un chapitre entier intitulé « Anam empunhar las armas » de son ouvrage a vocation pamphlétaire Nani, Monsur, Vent terral, 1979. En pleine crise de l’IEO, l’ouvrage, sur un mode souvent ironique, avec la finesse et la pugnacité que l’on connaît à son auteur, règle des comptes « sens complasènça » pour aller « cap a la desalienacion » (p. 9, fin de l’avant-propos). Le titre choisi se réfère explicitement à une chanson de Marti datant de 1969. Dans un autre de ses ouvrages pamphlétaires, Lettres de Vienne à un ami européen, Aubanel, 1989, un chapitre dont le titre « Leçons de Corse » est également suggestif est consacré à la question corse. Il en est encore question dans Vingt lettres sur l’Histoire à ces cons de Français et à ces couillons d’Occitan, Vent terral, 2005, dans le chapitre « Fin du marigot ». Dans ces propos, Lafont se penche sur l’Histoire de la Corse jusqu’aux luttes contemporaines, et évoque quelques-uns des liens qui se sont construits entre lui-même et les militants corses.

Par ailleurs le fonds Robert Lafont déposé au CIRDOC contient de nombreux documents relatifs à ses relations avec la Corse.

Parmi les liens de Lafont avec les Corses, il faut noter ses relations universitaires avec le sociolinguiste corse – et communiste – Jean-Baptiste Marcellesi, promoteur de deux concepts qui servent encore de référence aujourd’hui : la polynomie de la langue corse et la coofficialité corse / français au sein de l’île. Ces relations sont visibles dans la correspondance mais aussi dans les travaux scientifiques croisés de ces deux protagonistes.

Nous nous proposons donc d’analyser les positions de Lafont par rapport à la question corse, dans l’Histoire et dans l’actualité politique la plus brûlante au moment de leur élaboration.

III- Occitanie – Galice – Catalogne, Bretagne – Pays de Galles : solidarités et jeux de miroirs

7 – Cristian Lagarde – Occitanie – Catalogne : « La caça de la quimèra »?

L’histoire transpyrénéenne du Félibrige aurait pu/dû nous alerter : comparaison n’est pas raison, et fraternité/sororité n’est pas gémellité. Au motif de son exemplarité dynamique, l’occitanisme de la SEO puis de l’IEO a prétendu se calquer sur l’IEC, tout en faisant l’impasse d’une analyse sur le socle idéologique et sociétal qui avait fait naître et vu perdurer l’académie barcelonaise. Il n’a pas su ou voulu voir, ni en son temps (1934) ni véritablement depuis lors, l’« illusion » mise en pièces par Rafanell. Parce qu’il était flatteur (et moteur) de s’y mirer, l’entreprise lafontienne de l’Eurocongrès et ses avatars ultérieurs en forme d’« Agaches », poursuivent sans tiquer dans une voie qui ne saurait être sans autre issue avouable que le constat d’un irrémédiable écart, fût-il bienveillant, mais pour l’essentiel frustrant. L’Eurocongrès de 2000 avait beau s’intituler : « des Pays catalans et occitans », le « texte fondateur » témoigne déjà d’un double discours à cet égard.

Le seul examen d’une carte, de statistiques et, mieux, la lecture de l’histoire, aurait dû inciter à se trouver un homologue plus vraisemblable en la ‘personne’ des ‘Països catalans’ et tout particulièrement du Pays valencien. On tentera, par le biais de l’histoire, de la démolinguistique, de la configuration sociopolitique, socioéconomique et socioculturelle d’en administrer ici la preuve et d’inciter à un aggionamento alternatif qui pourrait se révéler plus fructueux qu’une sorte de fuite en avant. Dans ce débat, la question linguistique n’est pas en reste.

8- Catherine Gossez : Quelques hypothèses pour tenter de comprendre le soutien inégal du Parti communiste aux revendications nationalitaires en France.

Parmi les 21 conditions qui devaient être adoptées pour adhérer à l’Internationale Communiste, ça n’est pas la 8ème qui a posé problème à certains des membres de cette majorité du « Parti socialiste » qui vient de décider de son appartenance à ce « parti mondial ». Au sortir de cette guerre entre « impérialismes », en 1921, pour ces majoritaires, il ne fait pas de doute que « Les partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations doivent avoir, sur la question des colonies et des nationalités opprimées, une ligne de conduite particulièrement claire et nette »

C’est au nom de cette sensibilité anti-impérialiste que le Parti communiste, des années 20 à 1933, va soutenir les revendications linguistiques et les aspirations à l’autonomie vis-à-vis de la France, des citoyens d’Alsace-Lorraine. C’est aussi au nom de cette même sensibilité qu’en août 1932, l’Humanité prend la défense des autonomistes bretons qui viennent à Rennes de plastiquer, le « monument Boucher », symbole de la domination française sur la Bretagne.

Pourtant en 1952, dans Le Patriote du Sud-Ouest, André Marty, qui en 1948 avait déposé une proposition de loi en faveur de l’enseignement du catalan et qui alors toujours membre du Secrétariat du Parti, affirme qu’« Il n’y a pas de « langue occitane » et qu’« Il n’y a pas, il n’y a pas eu de nationalité occitane, ni de minorité nationale occitane. »

Après cette prise de position de l’ancien mutin de la Mer Noire, il faudra attendre un temps certain pour que le Parti communiste revienne à des positions plus nuancées à propos de la langue occitane. Dans une lettre à Robert Lafont écrite au moment de l’exclusion de Marty, laquelle date de janvier 1953, René Lacôte affirme que telle est la position du PCF concernant l’occitan.

Comment expliquer ces prises de positions à géométrie variable ?

L’étude de la presse de ce parti, tant locale que nationale, montre régulièrement, d’une façon ou d’une autre, une sensibilité certaine pour ces « parlers populaires » que sont les langues minoritaires de France. Les exemples alsacien, puis breton, évoqués ci-dessus semblent aussi montrer que le Parti communiste réagit en fonction des rapports de forces locaux : la puissance du communisme alsacien au sortir de la guerre de 1914-1918 a pesé dans le soutien aux revendications d’autonomie. Le Parti communiste n’approuve pas l’attentat de Rennes, mais sensible à l’émotion suscitée par la répression qui s’abat sur les militants bretons, il condamne cette dernière. Et puis, Marcel Cachin qui dirige L’Humanité est lui-même bretonnant et fait montre d’une sensibilité nationalitaire certaine. Cachin, comme Hueber ou Marty sont des figures suffisamment fortes et influentes pour que leurs choix nationalitaires aient une influence y compris à l’échelle nationale.

Est-ce ce qui a manqué, avant 1975, au mouvement occitan ? Qu’est-ce qui explique alors le revirement qui va suivre et conduire au rapprochement avec R. Lafont et au manifeste Mon païs escorjat ?

9- Yan Lespoux : « Un catalanista, com ja voldriem tenir-ne molts de catalans ». Pierre-Louis Berthaud et les catalanistes durant la Seconde guerre mondiale.

« Un catalanista, com ja voldriem tenir-ne molts de catalans », c’est ainsi qu’en 1939, un correspondant de Josep Carbonell décrit l’occitaniste Pierre-Louis Berthaud. Nous avons il y a quelques années publié une biographie de Berthaud dans laquelle, faute d’une documentation suffisante, nous évoquions rapidement son engagement catalaniste. Des lettres de Pierre-Louis Berthaud trouvées dans le fonds Josep Pous i Pagès des archives nationales de Catalogne nous permettent aujourd’hui d’apporter un nouvel éclairage sur cet aspect de son action. Elles viennent notamment compléter ce que nous savons déjà sur l’aide qu’il apporta aux intellectuels catalans réfugiés en France au moment de la Seconde guerre mondiale. C’est sur cette période précise de l’histoire de la fraternité entre occitanistes et catalanistes que nous nous proposons donc de revenir lors de cette communication.

10- Carmen Alen Garabato : Occitania, un miroir paradoxal pour les nationalistes galiciens

Dans une partie de mes recherches, j’ai cherché à mettre en lumière les parallélismes entre les histoires sociolinguistiques du galicien et de l’occitan, au moins jusqu’à la seconde moitié du XXᵉ siècle. Bien que ces langues soient parlées dans des régions géographiquement éloignées, les relations entre leurs sociétés remontent au Moyen Âge. Ces échanges ont été facilités par les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui traversaient le territoire occitan avant de converger à Roncevaux. À partir du XIXᵉ siècle, les études romanistiques, particulièrement développées à l’université de Saint-Jacques-de-Compostelle, ont mis en valeur la littérature médiévale des troubadours « provençaux ». Cela a donné lieu à des comparaisons littéraires portant sur cette époque florissante aussi bien en « Occitanie » qu’en « Galice », éveillant ainsi chez les intellectuels galiciens un intérêt marqué pour la situation de la langue occitane. Dans mon analyse, je commencerai par aborder les références à la situation de la langue et de la littérature occitanes dans les discours des intellectuels du Rexurdimento, période où l’Occitanie était perçue comme un modèle inspirant. J’examinerai ensuite des références plus récentes, et j’analyserai l’influence qu’a exercée le mouvement occitaniste des années 1970 sur les militants nationalistes galiciens.

11- Pascal Lafargue : les engagements culturels et politiques de la famille Owen dans le premier et le second EMSAV (L’épisode oublié de l’histoire des relations britto-galloises)

C’est d’une rencontre fortuite avec Maldwyn Pate, à Cardiff en 2009, qu’est venu le dessein d’entreprendre ces recherches. Ce Gallois me confia que son père avait été ami avec Yann-Vari Perrot, un abbé breton dont l’évocation du nom suffit aujourd’hui encore à raviver les passions. Aussi possédait-il des courriers de ce dernier et même un morceau de tissu taché de son sang ! Il s’en suivit la découverte d’importants fonds privés conservés par Maldwyn, mais aussi et surtout par la famille Owen. Un corpus de milliers de photographies, courriers et autres documents inédits qui, avec les entretiens effectués auprès des descendants, nous permettent d’apporter un éclairage nouveau et précis sur les relations politiques et culturelles britto-galloises au XXe siècle.

John Dyfnallt Owen (1876-1956) n’a eu de cesse, depuis sa venue aux Fêtes celtiques de Brest en 1908 jusqu’à son harassante campagne de soutien aux militants bretons pendant l’Épuration, de s’investir dans la cause bretonne. John, mais aussi sa fille Meirion (personnage haut en couleur) et son fils Geraint ont entretenu des relations avec les principales figures du mouvement breton de l’époque, ils ont pris part à bien des manifestations culturelles et politiques bretonnes et ont publié nombre de livres et articles en breton.

Mais alors comment les Pate et les Owen, protestants très impliqués dans la vie religieuse galloise, ont pu être amenés à se lier d’une forte amitié avec l’abbé Perrot, prêtre catholique conservateur qui allait être assassiné par la Résistance ? Et quelles motivations ont poussé les Owen à s’investir avec tant de zèle dans la cause bretonne ? Était-ce le fruit d’amitiés sincères, d’un romantisme « celtique », d’affinités idéologiques ou de plusieurs de ces facteurs combinés ? Ce sont des questions auxquelles cette intervention se proposera d’apporter des éléments de réponses.

IV- Penser les relations entre minorités à travers la littérature

12- Claire Torreilles – L’inspiration bretonne d’Henri Espieux (1923-1971)

Henri Espieux, né en 1923 à Toulon, mort à Nîmes en 1971, est un des grands noms de la poésie occitane de l’après-guerre. Impliqué dès 1945 dans l’écriture et dans la construction de l’occitanisme, l’auteur de Telaranha intervient avec succès dans les années 1950 comme promoteur des lettres d’oc dans plusieurs milieux littéraires et artistiques parisiens. Puis il s’éloigne peu à peu des engagements militants pour ne se consacrer qu’à l’écriture qui occupe ses jours et ses nuits. En 1960, employé à la Direction du Tourisme du ministère des Travaux Public, il a la charge d’un dossier qui lui fait découvrir la Bretagne, son histoire, ses espaces et ses lumières. Dans les marges, il écrit ses premiers poèmes bretons dont la veine géographique ou géopoétique s’élargit en fable symboliste. De cette inspiration bretonne révélée à Paris témoignent deux écrivains amis, Robert Lafont et Yves Rouquette. La suite éditoriale est brouillée et prend du retard jusqu’à la rencontre, en 1969, du poète Youenn Gwernig, de retour des États-Unis…

13- Alderik H. Blom : Hor c’heneiled vreizhat ~ Ús Bretonske freonen : Relations entre les mouvements frison et breton, ca. 1946-1958

En juin 1948, la toute nouvelle revue littéraire frisonne De Tsjerne publia un numéro spécial entièrement consacré à la minorité bretonne en France. Au cours de la décennie suivante, la Bretagne – avec sa langue et sa littérature – devint même un thème récurrent dans De Tsjerne ainsi que dans d’autres périodiques de langue frisonne. De son côté, la principale revue bretonne Al Liamm publia en 1951 un numéro comparable, cette fois entièrement dédié à la Frise (Fryslân) et à sa langue, comprenant des contributions des principales figures du mouvement frison de l’époque, traduites en breton. Al Liamm continua par ailleurs de suivre les évolutions culturelles en Frise jusque bien dans les années 1960.
Comment cet échange, culturellement fécond mais aujourd’hui presque oublié, a-t-il vu le jour, et dans quel but ? Qui étaient les acteurs centraux, bretons et frisons, de cette tentative de rapprocher des minorités linguistiques dans l’Europe de l’après-Seconde Guerre mondiale ? Le contexte culturel et politique du fédéralisme européen d’après-guerre, le passé problématique des deux mouvements pendant le conflit, ainsi que les réseaux personnels qui ont servi de toile de fond à cet échange breton-frison constituent les questions centrales abordées dans cette conférence. Outre l’examen des publications pertinentes, tant en breton et en frison qu’en français et en néerlandais, l’accent sera mis sur la correspondance inédite entre les principales figures de cet échange frison-breton.

14- Tristan Loarer – P.J.O. & “Masp’’ : [M]éditer les minorités

Pour cette contribution au colloque portant sur « Les relations entre mouvements minoritaires en France et en Europe : XIXème-XXIème siècles », nous proposons de comparer les trajectoires, non parallèles, de deux des principaux éditeurs qui diffusèrent les voix des minorités nationales pendant pas moins de trois décennies [1951-1983]. Nous avions lors du précédent colloque souligné le rôle important des éditeurs dans la propagation des littératures provenant des minorités et de l’idée décoloniale de manière générale. Sans mettre totalement de côté la fondamentale et essentielle question de la guerre d’Algérie, nous nous concentrerons dans ce premier travail, sur les aspects de la valorisation et les mises en relation des différentes minorités de l’empire colonial français d’alors (que ce colonialisme soit interne ou externe).

À travers deux visions de l’édition engagée, il s’agit d’explorer les relations entre ces éditeurs et les mouvements minoritaires, alors souvent tiers-mondistes, en comparant leurs stratégies face à la censure (ils ont régulièrement recours à la distribution alternative et aux diffusions par petits réseaux) dans un contexte souvent défavorable à leur travail. Les difficultés traversées lors de ces trois décennies furent, en effet, nombreuses : des vols dits ‘‘révolutionnaires’’ aux attaques diverses, des censures régulières aux interdictions de publier, des poursuites aux condamnations (17 pour Maspéro), des attentats aux saisies d’ouvrages, des amendes ruineuses aux peines de prison et jusqu’à la privation des droits civiques. C’est avant tout le propos décolonial dans son essence-même, littéraire ou non, qui faisait alors figure de subversion.

Pierre-Jean Oswald [1931-2000], né Jean-Claude Conchon, était viscéralement épris de poésie (à travers les revues et collections Janus, Les Lettres et les Arts, L’Aube dissout les Monstres, Poètes Présents, Action Poétique, J’exige la Parole) mais aussi de théâtre, à partir de 1967 (à travers les collections Théâtre africain, Théâtre en France et Théâtre hors la France qui éditèrent plus d’une centaine de pièces sur une décennie) et enfin de science-fiction et de polar dans les années 1980 avec l’édition Néo (Nouvelles Éditions Oswald).

Bien que d’abord libraire avec la Librairie de l’Escalier (1955-1957) puis La Joie de Lire (1957-1974), c’est essentiellement comme éditeur avec les éditions Maspero (1959-83) qui publièrent près de dix revues et 1350 ouvrages en 24 ans, que François Maspéro [1932-2015] devint la figure de “la gauche de gauche’’, comme il se disait dans les années 1970. Il crée de nombreuses collections dès 1959 (Cahiers Libres, Textes à l’Appui) et multiplie les collaborations avec un nombre d’auteurs considérable : Libertés (1960), le bimestriel Partisans (1961-1973), la PCM / Petite Collection Maspero (1967), puis Théories (1975), avant de créer une collection indépendante des éditions Maspéro : L’Alternative (1978-1984). D’autres suivront comme l’Histoire classique, Pédagogie, La Bibliothèque Socialiste, Économie et Socialisme, La Bibliothèque d’anthropologie, Voix, Hérodote, Malgré tout, Luttes sociales, Actes et Mémoires du peuple, puis enfin La Découverte (1979). Il décida enfin de se consacrer à l’écriture à compter de 1984.

Choqués par le « caractère insoutenable des guerres coloniales »[1], Oswald et Maspéro ont tous les deux pour1 objectif commun de populariser et de rendre lisibles les littératures minorisées (jusqu’à plus d’une centaine d’éditions chez Oswald en 1973 !), mais chacun à sa propre manière et par des stratégies que l’on peut qualifier de complémentaires. Maspéro parle de donner la parole aux « dissidents » des pays du « socialisme réel », tandis qu’Oswald dit vouloir « faire paraître des œuvres littérairement et politiquement minoritaires ».

Chacun sa vision de l’édition, donc, et Pierre-Jean Oswald perçoit son travail comme « un appel à la découverte et non comme un commerce », alors même que François Maspéro est taxé de « commerçant permanent de la Révolution » ! Là où Oswald donne la voix à la littérature poétique engagée (de poètes résistants, libertaires et ouvriers), Maspéro privilégie les œuvres combatives anticolonialistes plus politiques (en soutien aux luttes d’indépendances d’Algérie, du Viêt Nam, de pays d’Afrique noire). Aux écrits prônant l’autogestion (écrits libertaires post Mai 1968) chez Maspéro répondent ceux sur l’antifascisme (publications sur la mémoire de la Résistance) chez Oswald et tous deux se rejoignent sur un certain nombre de grandes lignes. Comme le marxisme par exemple, mais ils en déclinent plusieurs facettes : plutôt critique pour Maspéro qui publie des traductions de Lukàcs, Gramsi, Marcuse, il est plutôt humaniste pour Oswald qui publie dans le sens d’une critique du capitalisme culturel et qui ne quitte pas ses premières amours de la littérature de combat.

Tous deux doivent, au tournant de la décennie 70, céder leurs maisons d’édition et, en 1978, Pierre-Jean Oswald cède le fonds à L’Harmattan, tandis qu’en 1983, “Masp’’ est cédée à Maspéro-La Découverte qui deviendra définitivement La Découverte l’année suivante.

Nous concentrerons notre communication autour de deux axes principaux que nous formulons ainsi sous forme interrogative. Une première question ainsi articulée : Comment Oswald et Maspéro sont-ils parvenus à mettre en relation les littérateurs des minorités dans un contexte de décolonisation ? Une seconde question formulée ainsi : Quelles stratégies d’édition furent employées pour publier et diffuser au plus grand nombre

V- Mouvements nationalitaires et colonisation

15- Pep Sanz Datzira – Médiation entre « minoritaires » et internationalisation littéraire : la correspondance Bernard Lesfargues-Jordi Sarsanedas.

Nous proposons l’analyse de la correspondance entre l’écrivain et traducteur occitan Bernard Lesfargues et l’écrivain catalan Jordi Sarsanedas, un ensemble épistolaire assez vaste qui se concentre principalement sur la décennie des années soixante du XXᵉ siècle et qui constitue un témoignage exceptionnel des efforts de médiation culturelle dans un contexte de restrictions politiques et culturelles.

Les lettres illustrent l’existence de relations et de complicités intellectuelles orientées aussi bien vers la diffusion d’auteurs catalans que vers l’échange personnel et créatif entre les deux correspondants. Lesfargues et Sarsanedas y évoquent les efforts et les initiatives destinés à faire connaître l’œuvre d’auteurs tels que Manuel de Pedrolo, Joan Brossa ou Salvador Espriu, les complicités littéraires et personnelles qu’ils partagent, ainsi que leurs univers culturels et linguistiques respectifs.

Le corpus épistolaire témoigne également des difficultés et des stratégies mises en œuvre pour parvenir à publier et à promouvoir des écrivains catalans dans certaines plateformes éditoriales, telles que la revue Le Pont de l’Épée ou la maison d’édition Gallimard, ainsi que des réflexions personnelles qui situent la relation entre les deux auteurs dans un cadre de confiance et d’engagement culturel soutenu.

La lecture de ces lettres – qui n’ont pas été publiées – ébauche un espace de négociation culturelle, une plateforme de circulation littéraire et un exemple de diplomatie informelle entre communautés littéraires. À partir de l’analyse du contenu des documents et du contexte historique, nous verrons dans quelle mesure la médiation littéraire et la coopération personnelle entre « agents minoritaires » s’avèrent décisives pour la projection internationale de la littérature catalane.

16- Magdeleine Maire – L’argumentaire de la « colonisation intérieure » dans la revue occitane Viure (1965-1973)

Dans cette communication, je montrerai les liens théoriques qu’ont entretenus les contributeurs de la revue Viure (1965-1973) avec le contexte anticolonialiste des années 1960-70 à travers une étude de discours de l’expression de « colonisation intérieure » et la manière dont cette expression fut ensuite utilisée pour rallier les différentes minorités régionales en hexagone autour d’un programme socialiste commun et d’un renouvellement artistique.

J’expliquerai d’abord le contexte de naissance de l’expression « colonisation intérieure » dans le mouvement occitaniste (la grève de Decazeville, les accords d’Evian, la création du COEA et de la revue Viure, la « vague nationale des années 68 » Kernalegenn, T. et al., 2020). A travers une étude de la revue Viure et des textes rétrospectifs de Robert Lafont (1998) et Yves Rouquette (1986) je tracerai les influences théoriques des Damnés de la Terre de Frantz Fanon (1961), et de Portrait du colonisé. Précédé du Portrait du colonisateur de Albert Memmi (1957) sur les acteurs de la période.

Dans un second temps, j’expliquerai en quoi l’expression de « colonisation intérieure », a permis de poser un cadre conceptuel englobant les diverses minorités régionales en hexagone et dans les pays ex-colonisés, à travers une identification à des processus d’assimilation culturelle similaires, en venant dénoncer l’histoire de la centralisation économique, culturelle et politique française. Je m’attacherai donc à montrer la volonté de partager ce cadre d’analyse autour d’un programme socialiste commun (cf le Le petit livre de l’Occitanie, 1970), et l’effectivité des liens inter-régionaux qui en résultent. On les retrouve notamment autour du PSU, (cf le rapport « Décoloniser la Province » de Michel Rocard en 1966), dans la « Convention des institutions républicaines », ou à travers la diffusion de la « colonisation intérieure » dans d’autres revues hexagonales (Esprit, Les temps Modernes, Les cahiers du Sud).

Dans un dernier temps, je montrerai que ces liens politiques formés autour de la « colonisation intérieure » se doublent d’un renouvellement artistique et historique autour de ce que l’on pourrait appeler des volontés de « décolonisations intérieures » (notamment dans le corpus des « histoires d’Occitanie » (Martel, 2007)). Dans le contexte des années 68, ces nouvelles formes artistiques et littéraires sont aussi partagées par d’autres groupes minoritaires en France et à l’international, et permettent d’actualiser les liens théoriques entre culture et économie qu’incarne la « colonisation intérieure ».

17- Pierre Couvidat–Gherardi : L’association Lingua Corsa et les mouvements minoritaires (1955-1972) Relations, enjeux institutionnels et affirmation d’une revendication linguistique

La création de l’association Lingua Corsa en 1956 s’inscrit dans la continuité de l’élan intellectuel suscité par la revue U Muntese (1955-1972). Héritière de cette dynamique, l’association se donne pour mission la préservation et la transmission de la langue corse, ainsi que la production d’outils linguistiques fondamentaux : lexique, grammaire, dictionnaire. Elle porte également deux revendications institutionnelles d’importance : l’enseignement du corse dans le système scolaire public et la réouverture d’une université dans l’île.

Cette communication se propose d’examiner l’action de l’association Lingua Corsa à travers le prisme des relations qu’elle entretient avec les mouvements minoritaires engagés, au même moment, dans la défense ou la promotion des langues régionales. Dans un premier temps, il s’agira d’éclairer les liens étroits qui unissent l’association au Félibrige. Cette relation, parfois qualifiée de quasi filiale, se manifeste autant dans la validation des statuts de Lingua Corsa que dans l’adoption du terme même de mainteneur, qui donnera son nom au mouvement culturel corse du Mantenimentu qui précède le Riacquistu et qui correspond à la période d’activité de l’association entre 1956 et 1972.

La seconde partie de notre contribution analysera la volonté marquée de Lingua Corsa de maintenir un apolitisme revendiqué, caractéristique de la culture associative corse de cette époque de l’après-guerre. Cette prudence se lit dans les réserves exprimées par son président, Ignace Colombani (1908-1988), face à l’idée d’établir des contacts avec le Mouvement Laïque des Cultures Régionales (MLCR) ou avec l’organisation bretonne Ar Falz, dont les ancrages idéologiques diffèrent fortement.

Enfin, à partir d’une documentation en grande partie inédite, cette communication interrogera les logiques institutionnelles qui président à la formulation et à la reconnaissance de la revendication linguistique corse dans les années 1950-1970. Elle analysera, d’une part, les conditions politiques dans lesquelles s’opère la première reconnaissance officielle du corse, concrétisée en 1962 par l’intégration de Lingua Corsa au Conseil National des Langues et Cultures Régionales (CNDLCR), intégration qui suscite des débats internes révélateurs des rapports de force entre les différentes conceptions des politiques linguistiques. D’autre part, elle examinera les modalités d’entrée du corse dans le débat national sur l’enseignement public des langues régionales, à travers les démarches ciblées menées auprès de parlementaires insulaires et d’élus des territoires déjà concernés par la loi Deixonne (1951).

18- Camille Courgeon – Circulations, inspirations et convergences entre le mouvement breton et l’occitanisme des années 1968

Cette communication propose de questionner les relations qui ont existé entre le mouvement breton et le mouvement occitan durant la période riche de mobilisations collectives que sont les années 1968, entre 1962 et 1981 (Artières et Zancarini-Fournel, 2018). Cette période connait en effet un renouveau des mobilisations régionalistes, ou nationalistes minoritaires à l’échelle internationale (Kernalegenn, 2020), qui se retrouve notamment en Occitanie et en Bretagne, où, dans les deux territoires, les mobilisations portent sur des questions culturelles, langagières et politiques, marquées par un ancrage à gauche (Martel et Lespoux, 2020 ; Monnier, Henry et Quénéhervé, 2014 ; Kernalegenn, 2005). Les politiques centralisatrices françaises auxquelles font face les deux mouvements vont conduire à des échanges culturels et politiques entre les deux territoires. Dans cette communication, qui s’appuiera sur des archives écrites et audiovisuelles ainsi que sur des entretiens d’histoire orale, il s’agira de caractériser par des exemples ces échanges, et de questionner par ailleurs les effets qu’ont pu avoir ces échanges, pour chacun des mouvements, ainsi que dans la perspective plus globale de la « vague nationale des années 1968 » (Kernalegenn, Belliveau et Roy, 2020). Ainsi, nous verrons en nous intéressant aux pans culturels, langagiers et plus politiques comment ces échanges qui peuvent parfois s’apparenter à des initiatives individuelles résonnent avec des dynamiques collectives, institutionnelles et à plus grande échelle.

D’une part, on s’intéressera aux circulations d’artistes engagé·es, entre la Bretagne et l’Occitanie. De cette manière, on verra comment les artistes, dans une période de renouveau culturel aussi bien en Occitanie (Martel, 2013) qu’en Bretagne (Madeira, 2015) participent à faire vivre les preuves de soutiens qui existent entre les mouvements, et à diffuser des idées entre les territoires. Par exemple, on pourra s’intéresser aux circulations de musicien·nes, comme le breton Gilles Servat sur le plateau du Larzac (Burguière, Burguière et Bové, 2011), ou aux tournées en Bretagne dans les années 1970 de troupes de théâtre occitanes, comme Le Teatre de la Carrièra ou Le Théâtre de l’Olivier (Verny, 2024 ; Guin, 2023).

Dans un second temps, on pourra s’intéresser à la manière dont les échanges entre les différentes régions ont contribué à l’émergence d’initiatives pour la transmission du breton et de l’occitan. On s’intéressera en particulier à l’avènement des écoles immersives en breton et en occitan, respectivement les écoles Diwan (Chauffin, 2015 ; Mallégol, 2018), et les écoles Calandretas (Andréo, 2020), fondées à trois années d’intervalle. Précisément, on verra comment les fondateur·ices des premières écoles Calandreta se sont notamment inspiré·es des débuts des écoles Diwan, eux-mêmes en partie inspiré·es des initiatives basques des Ikastolas. En s’intéressant aux premiers temps de ces écoles, nous verrons aussi la manière dont ces écoles ont contribué à renforcer les liens entre les territoires sur de nombreuses années, dans une dynamique qui dépasse ainsi celle unique des liens entre Bretagne et Occitanie.

Enfin, nous nous attarderons sur ce point pour mettre en lumière la manière dont les circulations entre des membres actif·ves dans les mouvements breton et occitan s’inscrivaient dans des perspectives politiques internationales pour l’entretien des liens entre les mouvements de langues et cultures minoritaires. On pourra ainsi s’attarder sur le positionnement politique de plusieurs groupes emblématiques de la période étudiée, tels que Lutte Occitane (Basset, 2021) et l’Union Démocratique Bretonne (Monnier, Henry et Quénéhervé, 2014), pour témoigner de la perspective de chacun, qui encourageait à sa manière le développement des convergences entre les mouvements, notamment à l’échelle européenne à une période où celle-ci était en restructuration.

19- Christine Dunoyer – L’axe vasconia – harpitanya ou quand une élite parle à un peuple imaginé

La Vallée d’Aoste est la plus petite région de l’Etat italien, dotée d’un statut d’autonomie reconnu par la Constitution de la République italienne en 1948, en vertu de son “particularisme linguistique” : avant l’Unité italienne (1861), la Vallée d’Aoste était constituée en duché, et auparavant en comté, sous la Maison de Savoie, une longue histoire de presque mille ans ayant contribué à forger les revendications identitaires qui la caractérisent partiellement encore aujourd’hui.

Traversée par de nombreux axes de communication, la Vallée d’Aoste est un carrefour alpin ouvert aux échanges, si bien que nous disposons de nombreux exemples d’une réflexion endogène sur les modèles politiques existant en Europe (Alén Garabato 2006), à travers la correspondance avec des personnalités politiques (Émile Chanoux et la Déclaration de Chivasso) ou avec des intellectuels (correspondance de Jean-Baptiste Cerlogne avec Paul Meyer et avec Paul Mariéton), situés dans les régions limitrophes, telles que les régions alpines et la Confédération helvétique, ou plus éloignées, comme Paris ou la Provence (Tourniaire 2011).

Notre contribution se focalise sur les apports idéologiques de la lutte basque à l’éclosion d’un nouveau mouvement politique, Harpitanya, fondé en Vallée d’Aoste au début des années 1970 (Bichurina 2016 ; Goebl 1979 ; Harrieta 1976), à la suite de la rencontre d’un jeune maître d’école militant de la cause valdôtaine, Joseph Henriet, avec Federico Krutwig Sagredo, idéologue basque et membre de l’Académie de la langue basque à Bilbao.

En partant de quelques différences socio-économiques majeures entre les deux réalités, nous analyserons le rôle joué par la pensée de Federico K. Sagredo dans la mise en place de la revendication d’Harpitanya. Ce cadre général permettra de comprendre comment l’importation de modalités de communication (Ayats 1992 ; Butler 2012 ; Calvet 1976), pourtant modernes et efficaces ailleurs (pratique du slogan, choix graphiques, le rôle de la traduction), a participé à l’échec de ce mouvement : à travers l’analyse sociale des destinataires du message d’Harpitanya, nous démontrerons la distance existant entre le tissu social réel et le “peuple” idéalisé par le chef du mouvement. Par la suite, nous nous interrogerons sur le véritable impact de la rencontre de deux luttes minoritaires ayant croisé brièvement leurs destins sur le terrain européen (Bétemps 2009; Rivolin 2011; Sagredo 1973 et 1978), à quelque cinquante ans de distance, en mettant en évidence certains tournants idéologiques dont la paternité n’a pas été ni revendiquée ni reconnue à posteriori, mais qu’il est plausible d’attribuer à cette conjoncture (Dunoyer 2012).

Nous conclurons en soulignant que, si l’apport de l’idéologie basque via le mouvement Harpitanya a pu être interprétée comme un échec à court terme, en réalité le sursaut politique provoqué par cette rencontre est à la base d’une lente transformation des représentations linguistiques et sociales qui a par la suite affecté la vie collective, sociale, culturelle et politique de la Vallée d’Aoste.

20- Guillaume Genoud – Des périphéries aux colonies : le colloque de Lyon de 1987

Entre le 27 et le 29 novembre 1987, près de deux cents militantes et militants se réunissent à Lyon pour un colloque consacré aux « spécificités et convergences des situations, expériences et stratégies des mouvements de libération en Corse, Guadeloupe et Kanaky ».

Le temps de quelques jours, la ville devient un véritable carrefour de discussions entre organisations issues de minorités nationales présentes sur le territoire de l’État français — et même au-delà. Si les mouvements kanaks, guadeloupéens et corses occupent le devant de la scène, des délégations venues de Bretagne, de Flandre, de Martinique, d’Occitanie, de Catalogne, du Pays basque ou encore de La Réunion participent également à la rencontre. S’y joignent en outre de nombreux militants et militantes issues de la gauche radicale et des milieux écologistes, venues de France comme du reste de l’Europe occidentale.

Présenté par le collectif organisateur comme « un indéniable succès », ce colloque débouche, à l’automne 1988, sur la publication de l’ouvrage Ces îles que l’on dit françaises, préfacé par le dirigeant indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou. Les échanges engagés à Lyon se prolongent dans les années suivantes, notamment lors du bicentenaire de la Révolution française, à l’occasion duquel une nouvelle rencontre est organisée à Paris. Toutefois, fragilisé par la disparition de plusieurs de ses principaux animateurs ainsi que par les recompositions politiques propres à chacun des territoires concernés, ce réseau finira par s’étioler dans le courant des années 1990.

Cette contribution se propose de revenir sur cet épisode aujourd’hui méconnu  afin de rendre compte des conditions de possibilité ainsi que des modalités concrètes de cette convergence entre mouvements corses, kanaks et guadeloupéens.

Pour ce faire, elle s’appuiera sur les actes du colloque publiés à l’automne 1988, sur des articles tirés de la presse militante de l’époque, sur des documents issus du fonds d’archives encore inédit du collectif organisateur, ainsi que sur des archives orales recueillies lors d’entretiens semi-directifs avec 6 militantes et militants ayant participé à l’organisation de l’événement.

[1] Entretien de François Maspero par Miguel Benasayag (1990)

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