In memoriam Rosaline Roche, escriveira occitana (1946-2025)

Alors que je cherchais des documents pour un article à son sujet, je suis tombée sur une brève de la presse annonçant son décès en décembre 2025, à l’insu du monde occitaniste dont elle avait été une figure majeure et dont elle s’était éloignée au début des années 1990, pour des raisons personnelles

Roseline Roche a été ma professeure de français en terminale et j’ai ensuite noué avec elle une amitié ininterrompue. Elle fut de ces quelques voix féminines, encore minoritaires, qui s’exprimèrent dans la renaissance occitaniste des années 1960 – 1970 et cessa, hélas, d’écrire, découragée de ne pas rencontrer le lectorat et la critique auxquels elle aspirait, à la fin des années 1980 qui virent le mouvement s’assoupir…

Quelle écriture originale, pourtant, dans sa manière d’évoquer des personnages féminins, fillettes ou femmes, dont les désirs, les aspirations à la liberté et les rêves de tendresse sont fréquemment confrontés à un monde masculin souvent violent. L’univers que décrivent ses nouvelles est celui d’humbles travailleurs. Ainsi les oppositions de classe sociale rejoignent-elles la domination de genre. C’est aussi son monde en partie autobiographique (fille de parents orphelins ouvriers agricoles) qu’elle évoque avec sensibilité et pudeur.

Roseline Roche dirigea la revue Jorn – littérature et critique occitane, qui, après la parution de 14 numéros, disparut pour donner naissance aux éditions du même nom, actuellement dirigées par Joan Pau Creissac, Joan Claudi Forêt et Felip Gardy

 

 

Légende Photo : Roseline Roche au sein du comité de rédaction de Jorn : De gauche à droite : Joan-Ives Casanova, Joèu Meffre, Roland Pecout, Felip Gardy, Joan-Maria Auzias, Rosalina Ròcha, mai 1981 (coll. priv.).

Elle fut d’abord l’autrice de textes poétiques, parmi lesquels nous avons choisi ce poème de 1971

« No man’s land » (Òm sap pas coma, 1971) :

Coma la d’un grum
ma pèl es tenduda sus ma vida
coma una tela
a palpas me soi desplegadaDròlla de l’obrièr orfanèl
l’avenidor encara endarrièr
vint ans d’escòla e sens mestièr
partirai a l’estrangièrMa lenga del passat
serà la de la revòlta
per dire mon païs despaïsat
mon còr esquintatMa cara de femna
quora l’òme jòga
amb nòstra vida
serà pas sa monina
son pausador
soi druda
me cargarai de ma destinadaM’estaquèron una estela sus l’esquina
ai pas de luòc pas de païs per me pausar
ma pèl es negra
contra lo cèl
tirarai l’òme
de ma costèla
Comme celle d’un grain
ma peau est tendue sur ma vie
comme une toile
à tâtons je me suis dépliéeFille de l’ouvrier orphelin
l’avenir encore derrière moi
vingt ans d’école et sans métier
je partirai à l’étrangerMa langue du passé
sera celle de la révolte
pour dire mon pays sans pays
mon cœur abîméMon visage de femme
quand l’homme joue
avec notre vie
ne sera pas sa guenon
son reposoir
je suis forte
je me chargerai de ma destinéeOn m’a attaché une étoile dans le dos
Je n’ai pas de lieu pas de pays pour me reposer
ma peau est noire
contre le ciel
je retirerai l’homme
de ma côte

Mais elle fut aussi une prosatrice de qualité, autrice notamment du beau recueil Sensa-Nom, la Romèca, lo Babau e la television (1987) dans lequel on retrouve sa manière de présenter des personnages féminins, fillettes ou femmes, dont les désirs, les aspirations à la liberté et les rêves de tendresse sont fréquemment confrontés à un monde masculin souvent violent.

Ces nouvelles, genre dans lequel elle excelle, dépeignent cet univers de l’enfance et de l’adolescence sur lequel elle sait mettre les mots justes pour évoquer ces moments de bonheur fugitif, émois sensuels, mais aussi ces blessures parfois terribles, qu’elle présente toujours avec pudeur et retenue, les non-dits révélant la profondeur de la souffrance. De petites jalousies entre enfants, qui semblent anodines, mais qui font mouche, sont dépeintes, ainsi que des injustices dont ils sont victimes de la part d’enseignants inconscients des blessures infligées.

Quatre nouvelles du recueil sont ainsi écrites sur des enfants abandonnés ou orphelins : « La palitessa », « Las pèrlas », « La Bèrta », « Lo libre de geografia ». Toujours le motif lancinant de la recherche des origines (rappelons que los parents de Roseline Roche étaient tous deux orphelins). En 1996, le texte « Los grands », racontait la quête pathétique de ses origines de la part d’une écolière qui n’avait pas, comme ses compagnes, des descendants dans quelque cimetière et qui aurait tant aimé, pour sa part, accomplir la visite rituelle de Toussaint.

Le viol existe dans cet univers, viol dont est victime une adolescente dont les parents sont ouvriers agricoles, alors même que la nouvelle la présente dans ces premiers émois innocents. Un viol d’autant plus terrible que le criminel a « aveuglé » sa victime en recouvrant sa tête d’un sac de jute… Qui soupçonner ? Le texte laisse entendre qu’au crime sexuel s’ajoute la violence sociale et que l’auteur de ce crime pourrait bien être de la famille des « patrons ».

Ce statut social inférieur a été évoqué dans un poème en prose de 1972 « Paraulas al ventre » |Paroles au ventre], au moment où l’autrice attendait son propre enfant. Un beau texte d’inspiration autobiographique où la maternité devient la revanche de tant de manques intimes. Le statut d’ouvrier agricole du père de la narratrice, qui allait de place en place, au gré de patrons plus ou moins corrects, y est ainsi évoqué :

Dins un ostal rabinat de garriga, un ostal bas de pèiras desparièiras amb lo palhièr e l’òrt darrièr. Jogaràs amb plumas de gal e socas de vinha.

Mon pichon del ventre avèm lo temps. Se demesiràn pas las parets espessas de ton ostal. La vinha la podaràn ton paire amb mon paire qu’autre temps podèt las vinhas estrangièras.

[Dans une maison brûlée de garrigue, une maison basse de pierres mélangées, avec la grange et le jardin derrière.
Tu joueras avec des plumes de coq et des souches de vignes.
Mon petit du ventre nous avons le temps. Ils ne rétréciront pas les murs épais de ta maison. La vigne sera taillée par ton père avec mon père qui autrefois tailla les vignes étrangères.]

Terminons par un souhait : la réédition du beau recueil Sensa-Nom, la Romèca, lo Babau e la television.

Pour en savoir plus, un article – en ligne – écrit en 2020, qu’elle avait relu, corrigé et dont elle avait complété la bibliographie : MJ Verny, « Escrituras femininas de l’après 68 : Rosalina Ròcha », in Lengas, CXXV, n° 2, 2021 – https://doi.org/10.4000/rlr.4550

Bibliographie

  • 1969a, D’ont siás ? Poëmas, Rodez, Subervie, coll. « 4 Vertats », n° 6.
  • 1969b, « D’ont soi ? », « Cap matrassat… », « Mond de plastic », « Caminarai… », « Clucava la nuech… », « Segut esquina plegada… », « es un poëma… », Obradors, Montpelhièr, Centre d’estudis occitans, p. 6611.
  • 1969c, « No man’s land », « An parlat… », « Dobrir », Viure, n° 17, p. 33.
  • 1971a, Òm sap pas coma, Toulouse, IEO, coll. « Messatges », p. 45.
  • 1971b, « Cap matrassat… », « Mond de plastic », « La solesa escarraunhada… », extrach de D’ont siás ?, in Maria Roanet, Occitanie 1970. Les poètes de la décolonisation, Paris, P.J. Oswald, 1971, p. 71.
  • 1972 (auton), « Paraulas al ventre », Òc, n° 7, p. 1.
  • 1973 (prima de), Òc, n° 24112, p. 29.
  • 1974, « L’estapa », « Sorgas », « Escota sus l’aira », Obradors, n° 6, p. 43.
  • 1977, « L’esluciada », in Nicòla, Leissem lei escapar, 33t. Nicòla, Béziers, Ventadorn.
  • 1977, Ensemble de tèxtes titolats « En cèrca del revèrs », « Istòria de Maria », « Los caçaires », « De rescondons », « Dimenge », « Trevança », « Lo canon », « La paur granda », « Lo purgatiu », « Una jornada de Catarina Carladés », « Viatge d’ivèrn », « Letras », « Lo lac Titicaca », « Revèrs del miralh… », « La guimbarda », « Astronomi domine », « La leiçon », « Los caracos a l’escòla », « Plan plan », « Carimasc », « La camisa », Obradors, n° 12, p. 3-31.
  • 1980, Tres poèmas : « Lo Calvet », « La malabestia », « Traucs negres », Jorn, n° 1, p. 20.
  • 1981, « Cap e cap », in Frédéric-Jacques Temple, « Poètes de langue d’oc », Vagabondages, revue de poésie, n° 32-33, p. 108.
  • 1981, « La rota », Jorn, n° 1, p. 3.
  • 1982, Las renadivas. Poèmas, Energas, Vent Terral, coll. « Cercamon », n° 5.
  • 1983, « Lo cocordofòn », poèma caligrafiat, Practicas, n° 1, Montpellier, Obradors occitans [tèxt acompanhat de proposicions d’utilizacion pedagogica de Clara Torreilles], p. 50-53.
  • 1983, « Lo tetarèl », « La retirada », « La platana », « La dorga », Òc, n° 19, Septembre 1983, p. 22.
  • 1983, sous le pseudonyme de Joana Sanchez, « Debanada », Òc, n° 19, Septembre 1983, p. 19.
  • 1983, [Silenci], Mòstra. Pour une Occitanie expérimentale, n° 11, Printemps 1983, Les Infruts, 12230 La Cavalerie, p. 5-6.
  • 1984, « Presa de paraula », Jorn, n° 11, dorsièr « L’escritura feminina », p. 5.
  • 1984, « Plenor », « Seba », « Uelh », poèmas tirats de Enclusas, segonda part, Jorn, n° 11, p. 35.
  • 1985, Los bacèls de marme, manuscrich inedich.
  • 1986, « Champs-Élysées », Mostres en pintura », Jorn, n° 13-14, p. 48 e p. 65.
  • 1987, Sensa-Nom, la Romèca, lo Babau e la television, novèlas, Eglise Neuve d’Issac, Fédérop/Montpeyroux, Jorn [aquel recuelh conten las novèlas seguentas : « Parladissa », « Lo testard », « Verd e blau », « La palitessa », « Las pèrlas », « La Bèrta », « Lo libre de geografia », « Las trenas », « Un estiu », « Champs Elysées »].
  • 1988, « Los bacèls de marme », tròces : « Canti l’òme… », « Sabi pas de qual… », « Soi a mand de saupre », in Lluis Fornés, Dorsièr « Poetas occitans de hui », L’aiguadolç, revista de literatura, n° 6, p. 95.
  • 1988-1989, En abril la flor, manuscrich inedich.
  • 1994, Lo viòl de la hemna mòrta. L’année du narcisse, Toulouse, IEO/Montpeyroux, Jorn/Nîmes, MARPOC, coll. « Messatges », n° 71.
  • 1994, « Il faut que les morts ressuscitent », fragment du poème « De man esquerra », inédit, version française seulement, in Serge Bec, dossier « La poésie d’oc », Estuaire, revue culturelle, n° 28, p. 52.
  • 1996, « Los grands », in Enfanças, Nimes, Licèu de la Camarga, p. 39.
  • 2001, « Poemas », in 7305 jorns. Vint ans d’escritura occitana, Montpeirós, Jorn, p. 77.
  • 2004, « Verd e blau », in Giovanni Agresti, Antologia de la nòva escritura occitana 1980-2000, Montpeyroux, Jorn/Pantin, Le Temps des Cerises, p. 93.
  • 2012, « Paraulas al ventre », poèma de pròsa, Òc, n° 7, représ dins Color femna, Montpelhièr, CRDP Montpelhièr, p. 37.
  • Estudis critics
  • 1969, Ives Roqueta, rendut compte de Ont siás ?, Viure, n° 16, p. 41.
  • 1972, Roland Pecot, rendut compte de Òm sap pas coma, Òc, n° 237, p. 62-64.
  • 1975, Ismaël Girard, rendut compte dels poèmas pareguts dins Obradors, Òc, n° 249, p. 81.
  • 1982, Ulrike Brummert, rendut compte de « La rota », Vent Terral, n° 8, « Femnas », p. 74-75.
  • 1983, Roland Pécout, rendut compte de Las Renadivas, Connaissance du Pays d’oc, n° 59, article « Cercamon, la poésie à tous les vents », p. 56.
  • 1984, Francesa Jouanna, rendut compte de Las Renadivas, Jorn, n° 11, p. 73.
  • 1992, Philippe Gardy, Une écriture en archipel. Cinquante ans de poésie occitane (1940-1990), Église-Neuve-d’Issac, Fédérop, 76.
  • 1994, Alan Roch, rendut compte de Lo Viòl de la hemna mòrta, Occitans !, n° 63, p. 15.
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